L’étrange drôlerie de la nécrose

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J'écris depuis une dizaine d'années maintenant, j'ai commencé à gratouiller pour une troupe de théâtre dont j'ai longtemps été membre. J'ai écrit une pièce intitulée "Un vrai baiser de  [+]

Image de Printemps 2019

Dans le grand chaos de ma mémoire se trouve un souvenir plus fort que les autres, dont la vigueur se renforça progressivement avec les années. Un banquet familial trop arrosé, bien avant mon dixième anniversaire. Mon père et mon oncle, accompagnés de quelques litres de beaujolais, avaient décidé de se tondre la tête à table, juste avant le dessert. L’absurdité de l’acte avait été célébrée par les éclats de rire assourdissants de l’assemblée. Ce bon vieux papa, tout en dégageant les touffes de cheveux qui encombraient ses épaules, m’avait alors dit :
— Fiston, peu importe ce que l’avenir te réserve, tu dois toujours rigoler ! Souviens-toi de ça. Tu dois rigoler parce que la vie est belle !
C’est cette phrase-là que j’entends encore. Bien plus que celle ajoutée par ma mère :
— Souviens-toi aussi que les hommes deviennent très cons quand ils sont bourrés.

Ma première grande contrariété intervint quelques mois plus tard, à la mort de mon chien Grisou. Je le découvris un triste matin de novembre recroquevillé dans son panier, tout sec et résolument glacé. L’horreur. Mon sommeil en fut troublé durant des semaines. Je ne pense pas avoir formulé la chose de façon aussi précise à l’époque, mais la pensée qui me vint était à peu près : « Alors c’est ça la vie, ben je sens que je vais me marrer, tiens ! »
Chronologiquement parlant, je dirais que l’enterrement de mon papy Martial fait figure de seconde grosse déconvenue nocive à ma bonne humeur. L’horreur également, mais dans une version plus intense que celle consécutive à la disparition de mon fox terrier.
La décennie qui suivit gratifia mon moral d’une véritable hécatombe. Les membres du clan se mirent à tomber comme des mouches. Mon second grand-père se trouva liquéfié par un cancer des os, mes deux grand-mères succombèrent à la maladie d’Alzheimer (« Comment qu’il va, ton Grisou ? » « Où qu’il est pépé ? Je l’ai pas vu aujourd’hui ! »). Pfff, saleté de cervelle ! Un cousin fut emporté par une maladie orpheline, un autre par un requin bulldog au large de la Réunion, après quoi papa tira sa révérence en interrompant sa retraite méritée par un infarctus massif. Vint ensuite le tour de mon meilleur ami d’enfance, qui pensait à tort que la puissance de sa Kawasaki était proportionnelle à ses talents de pilote, méprise qui le conduisit tout droit sous les roues d’un semi-remorque. Maman, elle, s’éteignit un an après un accident vasculaire cérébral, en ayant pris tout son temps pour accéder au statut de légume.

Et l’épanouissement professionnel dans tout ça ? J’ai opté un jour pour des études en productique mécanique, parce que le nombre d’années d’apprentissage était raisonnable, et parce que cela me permettrait de gagner ma vie correctement. Sans plus, certes, mais correctement tout de même. Résultat : je règle désormais le bon fonctionnement de presses à injecter dans une usine qui donne dans la sous-traitance, machines qui moulent des pièces de plastique diverses dont l’utilité finale est un grand mystère pour moi. Je sers à quelque chose au sein de cette société, c’est certain, mais je ne saurais dire à quoi. Probablement à faire en sorte que les cours de la bourse se portent bien.

Oui mais... Il y a toujours l’amour ! Celui avec un grand A. C’est beau l’amour, c’est sympathique, c’est jôôôli comme un coucher de soleil sur une plage de sable blanc. Mes couilles, oui ! Mon mariage se résume à l’arnaque du siècle : je paye une pension à mon ex-femme, celle-ci m’a largué onze mois après la cérémonie pour être intégrée au poulailler d’un insatiable coq avec lequel elle était au lycée, après m’avoir annoncé avec aplomb :
— Ton enfant n’est pas vraiment le tien, en fait.
Curiosité notoire : elle m’en voudra à tout jamais d’avoir un esprit trop étriqué, parce que j’ai eu le tort de me mettre en colère pour si peu.

Il est bien évident que nous avons tous nos problèmes à gérer. Tôt ou tard, le rose finit inexorablement par se zébrer de noir, c’est notre lot à tous. Mais heureusement, pour l’allégresse, lorsque les tonalités sombres envahissent l’horizon, il existe des professionnels pour nous aider ! La méthode de ces médecins de l’âme est des plus subtiles : ils tamponnent « Dépression » sur notre dossier médical et nous prescrivent des pilules qui font dormir. Pilules qu’on laisse assez rapidement de côté parce qu’elles font aussi baver.

C’est donc conscient – l’avantage de l’arrêt des médicaments – de l’impasse dans laquelle mon parcours m’avait conduit que, me sentant cerné par le vide, je décidai une bonne fois pour toutes de m’abandonner totalement à lui. La passerelle de Bonchamp, surplombant 170 bons mètres dudit vide, me sembla être l’endroit idéal pour mon offrande au néant. Après avoir ingurgité la moitié d’une bouteille de rhum, je griffonnai ainsi une longue lettre d’explications à mon colocataire Patrice, dans laquelle je dressais une liste exhaustive des nombreuses raisons de mon geste. Après quoi je m’endormis bien malgré moi sur le canapé, éreinté par plusieurs interminables nuits blanches – l’inconvénient de l’arrêt des médicaments.

Au moment où j’ouvris douloureusement les yeux une dizaine d’heures plus tard, j’aperçus le débonnaire Patrice, penché au-dessus de moi, ma missive de suicidaire à la main, et affublé d’un curieux sourire complice. Il agita mes adieux d’un air victorieux, et lâcha la déclaration qui allait à jamais bouleverser le cours de mon existence :
— J’ai lu ta nouvelle sur le type qui veut mourir, j’ai carrément bien aimé ! C’est vachement rigolo, tu devrais l’envoyer à une revue littéraire.

Merci Patoche pour ta critique constructive, et aussi pour le délai généreux accordé à mon loyer du mois dernier.

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Liane Estel · il y a
Il est si vrai que dans l'existence un enchaînement de circonstances, disons, néfastes voire douloureuses empêchent de sourire à la vie. Il y a des personnes aimantées qui attirent le vide… Et puis il y a les autres !! Ce Patoche qui, lui, trouve "rigolo" votre missive de suicidaire… Quel contraste, non ! Excellente interprétation !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci Liane d'avoir relevé le contraste, le papa aurait dû dire "Dans la vie, faut rigoler ou faire rigoler" ;-)
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Aëlle GUTBUB · il y a
Bravo pour la chute totalement inattendue !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci infiniment Aëlle ! ;-)
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien tranchant, vif & réaliste ! Une bonne recette où tout a été abordé sauf le sexe (qui aurait pu constituer l'exutoire ?! lol !) Merci pour ce bon moment de lecture. A+
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Olivier Darcourt · il y a
Merci RAC pour cette fine analyse ! Vivre aux côtés de Patoche condamne mon narrateur à une certaine abstinence, d'où sa dépression ;-)
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Les Histoires de RAC · il y a
Ha, yes, j'ai déjà échangé avec lui il me semble...Abstinence ? Faut pas que ça devienne une religion non plus, hein ?! Le rire est un excellent exutoire également.. Faut détendre les zygo ! )
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Samia.mbodong · il y a
De l’humour caustique au vitriol
Vous devriez peut-être le proposer à Short Edition..
 
Bravo et merci je soutiens.

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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Samia pour votre retour encourageant ! Du coup, j'ajourne mon saut dans le vide ;-))
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Christopher GIL · il y a
J'ai vraiment aimé votre histoire : fluide, drole et au style direct ! Ca me plait bien! Toutes mes voix pour vous.
J'ai également un texte "Da Vinci" et un poème si ça vous tente !

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Olivier Darcourt · il y a
Merci Christopher, je passe vous lire très vite !
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Marie Quinio · il y a
C'est super, j'aime beaucoup votre écriture, pleine d'émotion et d'humour, heureuse de vous découvrir
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Olivier Darcourt · il y a
Merci infiniment Marie, les bons commentaires sont un peu la nourriture des auteurs de Short, et me voilà repu ! ;-)
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Antoine Finck · il y a
J'ai beaucoup aimé !
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Olivier Darcourt · il y a
J'en suis très touché, merci Antoine !
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
On rit ..jaune ...certes mais c’est vrai qu’on peut avoir la quinte !
Heureusement que l’humour nous sauve ...parfois
Un petit détour sur ma nouvelle Alzheimer (sacree cervelle) qui fait écho à votre nouvelle si vous le souhaitez mais surtout à mon poème Mirage !
N’hésitez pas à me donner votre ressenti ,

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Olivier Darcourt · il y a
J'ai beau utiliser du Ultrabrite, j'avoue que mon rire a souvent des couleurs de tartre, merci pour votre passage Parfumsdemots ! ;-)
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Alors ça ,c’est plutôt drôle comme remarque !(....je suis dentiste 😉)
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Olivier Darcourt · il y a
Vraiment ?! Voilà qui me défraise... Défrise, pardon ;-))
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
👌😁beaucoup d’humour ,c’est agréable !
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Olivier. De l'humour un peu sombre, comme j'aime. Du plaisir et toutes mes voix.
Si ça vous tente, un voyage surfant entre Biscarosse et Biarritz : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Eddy, je réserve à l’hôtel du palais pour ce soir ! ;-)
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Eddy Bonin · il y a
Vous avez de la chance, il reste quelques places :-)
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Gilles · il y a
Emouvant, drôle, sensible et captivant. Ca fait du bien...
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Olivier Darcourt · il y a
Merci pour ce commentaire qui fait du bien lui aussi, Gilles ! ;-)

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