L'étoile filante

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Des baskets élimées sur bitume froid. Petits pas en village de vallon frais surplombé de géants sombres. Un jeudi matin à pas mettre son cartable dehors, même après le lait au chocolat et la confiture de mûre. Aller à l’école, vivre l’expédition quotidienne, yeux hirsutes et cheveux encore endormis. Les marelles furtives sur les pavés devant chez madame Rivet, les plots bétonnés saut-de-mouton de la maison de retraite, le lampadaire de la mairie qui clignote toujours. Le cartable qui rebondit à chaque pas des corps menus qui tremblotent, jusqu’à la rumeur endormie des abords de récré. Les parents les au-revoir les à-ce-soir. Les « travaille bien ». Les gamins qui s’en foutent et Laura. Laura-Soleil des matins d’automne, brune et grande et jolie et jamais tout à fait là. Laura en coin de préau qui porte son nom - décision du conseil général des CP, entourée des filles, assaillie par les garçons. ‘lut Laura, tu as vu mes nouvelles baskets ? je les ai eues hier soir, toutes neuves et Nike.
Maxime est confiant. Même sans Nike nouvelles, c’est dans la poche. C’est préparé, materné, prémédité. Ça faisait partie des devoirs, table de deux et approche de jolie fille, dictée de mots compliqués et séduction de cour de récré. C’est facile, disait papa, elle va aimer et rougir, dire merci et je t’aime. C’est toujours facile pour les papas, ils ont des plans tout faits sur des comètes qu’ils ne connaissent pas. Maxime aime maman mais elle n’est pas Laura. Brune et grande mais toujours là. Irrémédiablement là. Elle habite chez papa aussi sûrement que Laura n’habite pas chez Maxime. Le préau de Laura est plus grand que la maison, une galaxie, un univers. Vénus Mercure et la Terre. Le Soleil dans le coin qui porte son nom. Maxime à l’assaut de Soleil, Luke Skywalker de bac à sable, sabre laser en poche, John Wayne de récré, ceinturon classe sur santiags conquérantes. Autour de Laura, les étoiles n’intéressent pas Luke-John, John Skywalker va droit au but, Luke Wayne à l’essentiel. Héros décidé qui sait ce qu’il veut. Dans sa marelle imaginaire, devant la maison de madame Rivet, le ciel était brun et grand, parsemé d’une étoile.
Maxime et walkman. Musique en tête, tympans, vibrato et émotions. Musique paternelle des CDs de quand on reçoit. Michel Legrand et maman qui décore la table. Petrucciani et olives d’apéritifs à invités. Mélodies des moments de joie du couple parental. Jazz des soirées des lits tardifs, des samedis soirs à petits yeux du lendemain matin, des veilles de dimanche matins à gémissements de chambre d’à côté, de maman en nuisette et papa en peignoir, lumineux et sifflotant, un peu de lait s’il te plait chérie, regards heureux et espoirs de petite sœur. Mélodies de bonheur dans le matin gris de la récréation d’octobre, jazz primordiaux pour séduction essentielle.
Laura est là sans les autres. Un peu plus que d’habitude. Seule et solaire, ébouriffée charmante, frêle à cartable immense. Aujourd’hui, Maxime sera le porteur de bagages. Aussi certain que John Skywalker est plus fort que les indiens de l’espace. L’ombre du préau en frontière, Rio Bravo interstellaire, fleuve des étoiles débouchant sur ses amandes perses, chutes de Niagara plutonesques, Vénus en vue, rafting intersidéral jusqu’à cascade de cheveux sombres. Sera-ce toujours aussi risqué d’aborder des petites reines ?
- Tu veux voir ce que j’écoute ?
Observer maman. Maman est la première des femmes. Observer les émotions cachées, les sourires moins grands, les joies contenues comme les cris du dimanche, les rrrooohhh à papa quand des phrases incompréhensibles. Découvrir que maman rit quand elle sourit, que ses joies sont des hoquets retenus. Maman ne chiale pas quand papa crie, elle retient les gouttes dans ses yeux humides, les joues rouges en sanglots perce-cœur des espionnages d’enfant attentif, espion Luke-John qui fera mordre la poussière à papa méchant.
Laura découvre les moulins de son cœur, du cœur de Maxime. Ecouteurs sur les oreilles, Maxime l’a coupée du monde, l’a ramenée dans son monde. Capturée, l’étoile. Accaparée, la petite reine. Disney en do dièse, émotions sans bémol, émerveillement en audiorama, sensations en technicolor. John-Luke en séducteur attentif. Fichues les Nike, Michel Legrand plus fort que des baskets. Laura tes yeux pétillent. Laura mélomane parsemant cœur de Maxime. Cheveux immobiles, cœur en connexion, sororité des âmes. Son corps qui respire, les mains de Maxime autour de la tête, en amant protecteur, sa bouche si près, les deux traits merveilleux qui dessinent des tadam en rythme, chantent la mélodie apportée par Maxime. Des préaux lumineux où fredonnent des soleils en pied, corps minuscules et lumineux. Maxime découvreur d’or, explorateur mélodieux, smackeur des princesses hypnotisées. Maxime Skywalker, le conquérant d’étoiles filantes.
La maîtresse qui appelle. Maîtresse maudite sorcière casse-rêve. Chaman indienne à pouvoirs mystérieux, qui brise les temps suspendus de sa voix criarde aux dimanches sans gémissements, sans café, et sans papa en peignoir qui écoute Petrucciani quand les invités arrivent. Goule grise des savoirs indispensables pour les enfants en manque d’étoile à séduire. Cheveux gris et tableau noir à crissements de craie, règle sur les doigts et dictée de mots compliqués où Laura même pas ne figure.
Laura sans les écouteurs, les sensations à l’air libre, dans les rangs deux par deux des entrées de classe qui se tiennent la main. Laura à côté de moi, Laura qui me demande, je peux te tenir la main ?, Laura qui me tient la main. Maxime-Luke-John, chasseur d’étoile filante, tient la main de sa plus grande découverte. Maxime entrant dans la classe, conquérant absolu, vainqueur des maîtresses-sorcières par K.O. d’étoile, découvreur d’or brun, d’amandes perses douces, de cascades capillaires dessinées par Disney pour son cœur.
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