L'envol

il y a
2 min
196
lectures
20
Qualifié
Image de Eté 2016
En haut de la colline se dessinent d'imposants nuages, badauds, silencieux, qui caressent la crête, un regard léger sur la vallée.

C'est le lieu le plus élevé alentour. D'en bas, on imagine qu'au sommet, il est possible de se jeter dans le vide, porté par les vents. Un souffle qui ébouriffe les herbes et fait se cramponner les insectes. La réalité est toute autre. Derrière, la pente est douce et se dirige vers un village immobile. Petite maquette ancrée dans la terre.

Il est très jeune, mais il ne peut plus courir. De sa main meurtrie, son cœur a saisi toute sa poitrine. La sueur colle ses yeux. Il s'arrête un instant, le regard flou et jette un œil par dessus son épaule, il y voit le chemin parcouru. Herbes hautes et ronces écartées l'amènent en contrebas au centre de soin qu'il a quitté. Les rayons du soleil offrent leur gloire à la rosée. Mille points lumineux qui dansent au rythme du vent et l'éblouissent. Lui, l'enfant malade.

Il juge la distance qu'il lui reste à franchir d'ici le sommet. Sa tête tangue, assaillie par des milliers de fourmis qui lui grimpent le long de la nuque. Il hésite entre tomber ou vomir. Ses pieds nus lui font mal. Pâles et fins d'habitude, les voici rougis et boursouflés par les plaies toute fraîches. Encore un petit effort et il sera là haut. S'il s'arrête, il ne pourra pas repartir. Son cœur ne lui laissera plus le choix.

Tandis qu'il se remet en marche, un cri tente de figer le temps. Dans le ciel, au dessus de lui, un rapace suit le sens des aiguilles d'une montre. L'heure tourne, semble t-il lui dire. Il se demande si l'oiseau l'attend. Si la nature a décidé d'un plan scabreux avec lui. Ses pas n'hésitent plus, l'air est chargé de pluie, le sang cogne ses tempes, le vent s'intensifie. La détermination se fraie un chemin sur lequel il laisse le rouge de ses blessures.
— Mon garçon ! Thomas ! Vous êtes inconscient, revenez !

Il l'entend au loin malgré l'étourdissement. Il sait qu'elle arrive. Un autre type de rapace, celle-ci. Mme Martine. Il ne lui aura pas fallu longtemps pour courir après son absence. Elle est vigilante, l'infirmière.
Et lui tombe à genoux, enfin au sommet, face aux nuages, seul enfermé dans le bruit des crissements de son corps faiblard. L'humidité sous ses genoux. Les rayures lilas de son pyjama s'assombrissent. La brise lui apporte de l'air et quelques frissons, la fragilité en dehors.
— Thomas, revenez !

Il refrène à nouveau son envie de vomir, focalise son attention sur un bousier. Là, devant lui. Il cherche l’énergie pour nourrir sa volonté lorsque enfin, l'air vibre. Les voilà. Ils arrivent. Il se concentre. Il essaie de deviner combien ils sont.
— Thoomaaaaas !

Trop tard, pense t-il. J'y suis, tu ne m’enlèveras pas d'y être.

Et les voici qui percent les nuages dans un moment surréel. Quatre chasseurs en pleine ascension. Les avions racés, puissants, bruyants. Autour de lui, les insectes s'envolent aussi, célébration spontanée. Il peut presque les voir, les pilotes derrière le cockpit. De joie, il lève les bras et une partie de lui s'envole avec eux, les insectes et les pilotes. Lui qui ne peut plus se lever.

Dans l'avion, le pilote quitte ses instruments des yeux, un instant, il a vu quelqu'un dehors, sur la colline où il a grandi. Il lui a semblé voir un enfant lui faire signe. Il lève la main en retour et sourit, réflexe réservé aux civils, ceux qui l'encouragent. Mais il n'y a personne en bas. Il vérifie deux fois alors que son expression change.

— Thomas ! qu'est-ce tu fous ? en formation ! lui crie la radio dans les écouteurs. À cet ordre, son cœur le lance, cette vieille cicatrice.

Il tire sur le manche pour rejoindre les autres. Mais il est seul, dans son avion, en direction d'une mort certaine au combat. Alors qu'il s'efface dans les nuages.

20
20

Un petit mot pour l'auteur ? 30 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lalili
Lalili · il y a
Un texte riche qui réveille nos sens. La chute est très inattendue. Mon vote sans réserve !
Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
oh, merci beaucoup !
Image de Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
Une rencontre au sommet, émouvante, tragique et superbement écrite. J'ai beaucoup aimé.
Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
merci pour le commentaire et d'avoir pris le temps de lire !
Image de Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
Puis-je vous inviter à lire un de mes textes en compét' ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/un-chat
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
étrange et sympa
Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
Merci Sogsine
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Très prenant tout le long du texte. Bravo mon vote avec grand plaisir.
Image de Amael
Amael · il y a
Poignante histoire, Monsieur
Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
Ca me fait fait plaisir Monsieur Amaël. Ah oui pour sûr.
Image de Nicole Bastin
Nicole Bastin · il y a
Superbe! Savoureux ! Mon vote avec joie.
Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
Et bien merci beaucoup ! J'aimerais savoir écrire comme vous, madame.
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Un beau texte. Très bien écrit et surtout plein d'émotions!
Bravo!

Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
Arf. C'est trop pour si peu mais merci !
Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Très émouvant et très passionnant,mon vote Je vous invite à lire http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Rencontre fugitive de deux Thomas condamnés par la vie. Haletant et émouvant.
Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
Yes. Grand merci Patricia. Etrangement, nous nous croisons de temps à autre. Au détour d'un rien, mais plus facilement d'un grand changement. Au plaisir d'en discuter un jour. Loin des miroirs.
Image de Julia
Julia · il y a
très beau texte chargé d'émotion, mon vote ;-)
Image de Tristan Dauly
Tristan Dauly · il y a
Merci Julia, l'émotion est la seule chose qui compte à mes yeux. Alors merci.

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Moïse

Bertrand Môgendre

Né à l'envers des conventions normalisées, ma génitrice me chia menu, sans douleur. Elle adopta ce même jour la rigidité cadavérique assignée par les mortels avant de rejoindre le caveau d'où... [+]