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L’été était peut-être en pente douce mais le soleil cognait dur, style boxeur de seconde zone contre un sac de sable dans un sous-sol surchauffé. Sonia était trempée, sa sueur ne parvenait plus à s’évaporer. Ne demeurait qu’une désagréable sensation de moiteur continue. Pas un souffle d’air pour la rafraîchir. Elle se trouvait pourtant en zone montagneuse mais il faisait chaud en cette fin juillet. Très chaud. Le réchauffement climatique, comme un avant-goût de fin du monde.
La nuit n’allait pas tarder à tomber. Le soleil déclinait à l’horizon à mesure que le ciel se parait de rouge vif. Sonia s’était blessée au pied sur le sentier caillouteux et quelque peu escarpé menant au petit lac glaciaire de Fischboedle. Elle était venue randonner, seule, sur le sentier des crêtes, ayant décidé de passer ses vacances en Alsace après avoir rompu avec son petit ami quelques mois auparavant. Marcher, c’est idéal pour se vider la tête. Aucun point de chute planifié, juste marcher, du lever au coucher du soleil, sans contrainte. Pas de groupe, pas d’horaire à respecter. S’arrêter et repartir quand on le souhaite. La liberté.
La solitude, également, pleine de charme, mais angoissante quand un problème survient. Cette saleté de douleur empirait. Son pied gauche était tellement enflé que chaque pas devenait un supplice. Elle avait prévu dans son itinéraire de camper près de ce petit lac entouré de moraines impressionnantes.
L’inconvénient était qu’un homme se trouvait près du petit kiosque en rondins, accroupi au bord de l’eau, à l’endroit précis où elle aurait désiré planter sa tente. Immobile. Une quiétude immense émanait de cet endroit et pourtant, Sonia ressentit un malaise à la vue de cet intrus. Ne pouvant l’éviter, elle se dirigea cependant vers lui. La nuit commençait à tomber et Sonia se demandait où elle allait pouvoir dormir.
Cet homme ne semblait ni jeune ni vieux. Entre deux âges, selon l’expression consacrée. Quarante-cinq ans environ, cheveux bruns tirant vers le gris, barbe fournie. Plutôt bien conservé estima Sonia. Une lueur étrange dans le regard. Elle lui raconta comment elle s’était tordue la cheville dans un sentier pierrier et lui demanda stupidement s’il y avait une pharmacie dans les environs. Il esquissa un sourire à l’idée de l’existence d’une pharmacie dans un coin aussi paumé. Il lui proposa de lui faire un bandage. Il avait ce qu’il fallait chez lui. Elle ne pouvait plus marcher. Elle accepta. Elle n’avait pas le choix.
Il habitait dans la vallée, dans un petit chalet à l’écart du village de Mittlach. L’homme n’était pas bavard. Ce n’était pas pour déplaire à Sonia. Dans la montagne, elle était venue chercher le silence.
Elle lui demanda cependant son nom, par politesse.
« Mon nom est personne » répondit-il dans un inquiétant éclat de rire. Merde, un psychopathe fan de Terence Hill, c’est ma veine, pensa Sonia.
Même la nuit ne parvenait pas à rafraîchir l’air. Il l’aida à monter dans son 4x4 garé le long de la petite route qui menait au lac, puis s’installa au volant. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Son vieux tee-shirt troué n’avait sans doute pas été lavé depuis longtemps, pas plus que l’homme qui le portait.
Après 15 minutes de route, le Lada Niva tourna pour s’engager dans un petit chemin menant au chalet de l’homme. Isolé. Un vrai décor de film d’horreur. Sonia sortit son téléphone de sa poche et constata avec surprise qu’elle avait du réseau. Cela la fit sourire. « Vous habitez en enfer », plaisanta Sonia tout en regrettant immédiatement ses paroles.
« L’enfer n’est pas un lieu, c’est un état d’esprit », répliqua calmement l’homme en ouvrant sa porte.
L’intérieur était propre, étonnement. Dépouillé. Peu de meubles mais une grande bibliothèque qui débordait d’ouvrages. Sonia s’avança instinctivement pour parcourir les tranches. Emmanuel Bove... Luc Dietrich... Lao Tseu... Clausewitz... Sun Tzu... Machiavel... Guy Debord... Albert Caraco... Sonia se retourna enthousiasmée mais, au moment d’ouvrir la bouche, elle constata que l’homme avait disparu.
Elle en profita pour détailler le lieu où elle se trouvait. Une grande cheminée, inutile en cette saison, trônait au centre de la pièce, surmontée d’une reproduction de la parabole des aveugles de Brueghel l’Ancien. Un canapé défoncé meublait le mur opposé. L’homme revint avec deux bières, comme s’il n’existait nulle autre boisson, et en tendit une à Sonia. La fraîcheur de la première gorgée apaisa instantanément le feu qui brûlait en elle.
L’homme la dévisageait mais ne parlait pas. Elle ne parvenait pas à détacher son regard du sien. Elle pouvait lire dans ses yeux une grande sagesse mais aussi de la souffrance et de la folie. Son esprit semblait lucide mais son âme, malade. Il sortit soudain de sa poche un tube de pommade au camphre et une bande. Il prit la jambe de Sonia, la posa sur ses cuisses et commença à masser la cheville douloureuse. Sonia se sentit aussitôt apaisée. Elle se laissa aller et, la fatigue aidant, finit par s’endormir.
Lorsque Sonia s’éveilla, elle était allongée dans l’herbe, au bord du lac Fischboedle. Le soleil était déjà haut dans le ciel. La fatigue, la chaleur, le manque d’eau et de nourriture... Avait-elle rêvé ? Elle remit son sac sur ses épaules et reprit sa marche, constatant avec satisfaction que sa cheville n’était plus enflée. La chaleur était toujours aussi écrasante, il fallait qu’elle trouve à tout prix de l’eau.
L’enfer n’est pas un lieu, dit-elle doucement.
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Régis Belloeil · il y a
Merci Bertrand! J'ai du temps libre grâce au confinement… qui n'a donc pas que des désavantages!
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Bertrand DE Moyen · il y a
Cela fait vraiment plaisir de te relire ! À bientôt de nouveaux récits !!!

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