L'encrier divin

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Je suis arrivée ici étudiante en Lettres, je reviens bibliothécaire  [+]

Image de Eté 2016
« Attention, il pleut tout noir ! »

Le cri est lancé par un enfant, un petit garçon, au sortir d’un parc. Il s’arrête, tire d’une de ses petites mains un pan du manteau de sa nounou et de l’autre pointe un doigt interdit vers le ciel.
Un réflexe fait lever sa tête à un vieil homme qui pensait en avoir vu d’autres. Il écarquille les yeux, abasourdi.

Une goutte frappe le béton du trottoir. Elle explose, assourdissante pour les fourmis qui travaillent non loin, provoquant un tsunami microscopique qui éclabousse tout autour de lui. Une seconde sème la panique, une troisième entraîne un brusque mouvement de retrait de la part des minuscules travailleuses, pensant trouver refuge dans leur sous-sol de bitume.
Plus haut, un homme s’arrête. Un fragment de ciel lui est tombé sur la main. Noir comme une ombre, épais comme une confiture. Presque visqueux. Il fronce les sourcils : quelque chose est en train de se produire. Inhabituel. À son tour, il lève les yeux vers le ciel. Les nuages s’étaient amoncelés toute la journée, créant un plafond bas, opaque et d’un noir d’encre. L’encre.

Le pépé a côté de lui fixe maintenant le trottoir. Les gouttes sombres se multiplient, les pigeons commencent à paniquer. Ils doivent la sentir, eux aussi. L’odeur. Elle monte du sol, libérée de sa gangue noire. D’abord ténue, on l’aurait simplement crue échappée du pot de ce camion ralentissant à cause des marques noires laissées par ses essuie-glaces. Pourtant ils sont neuf, c’est étrange qu’ils laissent des traces si bizarres. Et puis, les gouttes se multipliant, la puanteur devient plus franche, présente, suffocante. Elle prend d’abord au nez, puis à la gorge, donnant immédiatement envie de tousser. Les yeux s’irritent, les écharpes couvrent vite les narines et la bouche, le mauvais goût sur la langue. On s’interroge, regarde le ciel, cherche un abri. L’on se penche vers le sol, observateur improvisé fronçant ses sourcils, regardant ses vêtements qui commencent à être marqués par les gouttes noires, discutant avec l’inconnu partageant son bout de trottoir. Pluies acides. Le réchauffement climatique. Y’a plus de saisons.
Au début, seulement quelques-unes, pas bien fortes. Et soudain, les écluses du ciel s’ouvrirent, la pluie d’encre se déversa à flots, rapide, impitoyable. Des bouches d’égout, la marée visqueuse à l’odeur de pétrole sortit. La ville se mit à dégueuler, à se couvrir d’un torrent visqueux, coléreux, puant, grondant. Noya les rues, inonda les hommes, le parc, le camion.

Seul, le petit garçon avait compris, lâché sa nounou, ouvert son parapluie-coccinelle, l’a retourné et dedans s’est placé, accroupi, la capuche fermement abaissée sur son regard décidé.

Le vieil homme avait vu sa dernière, les essuie-glaces n’étaient plus mis en cause, la nounou emportée avec les fourmis.
Couvre les trottoirs, couvre les passants, les autos, les arbres et les bancs. Monte, le niveau monte, et avec lui le parapluie et son petit garçon. Il passe devant son école, fait coucou à sa maîtresse hallucinée derrière la vitre du dernier étage, avant de la voir reculer. La vilaine boue toute noire avait cassé la vitre, envahi la classe, sali le tableau noir.

Tout seul, à la dérive, le petit garçon dans son petit parapluie. Pas de grande vague, pas de gros bruits. Juste un nouveau silence, entrecoupé par le son mat des gouttes noires sur les flots d’encre puant. Cramponné à son arche-coccinelle, il se demande si Dieu a renversé son encrier sur la Terre, sans faire exprès.

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