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L'effet braise

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John Lecid

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L’impact des gouttes sur le métal d’une canalisation à l’extérieur me rappelle qu’il pleut depuis que je suis prisonnier dans cette pièce. Je n’ai plus la notion du temps. On n’était pas loin de Pâques. On s’est retrouvé dans la pénombre. Je rentrais de l’école. Je revois la scène, Snoopy, mon chien s’est précipité sur moi. Le conducteur de la voiture a baissé la vitre et a pressé la détente. Une petite lumière vive et Snoopy stoppé net. Un filet de sang dégoulinant de sa tête, couché de côté sur le goudron, son linceul. Le tueur s’est rapproché de moi et a posé sa main sur mon épaule.
- Viens dans la voiture sans opposer de résistance.
Non, surtout ne le fais pas, pensais-je, ne pars pas avec lui sinon tu vas moisir comme du pain sec, rassis. Du pain perdu. Je voulais crier. Rien ne sortait de ma bouche. La luminosité qui réfléchissait du bitume mouillé m’éblouissait. La clarté aveuglante de l’entre-pluie dans laquelle le soleil apparait comme une promesse. Une lueur de braise qui est censée nettoyer les impuretés de nos âmes. Même la voiture ressemblait à une camionnette blanche.

J’avais un plan, je m’enfuirais dans le noir. Tout le monde dormirait. Les adultes n’ont alors plus de prises sur nous. La nuit et moi, nous sommes complices.
L’homme conduisait doucement, il détendit la camisole qu’il m’avait fixée, après la certitude que je ne m’enfuirai pas. Il était gentil, vraisemblablement  il ne me tuerait pas, lui. Il l’aurait déjà fait. Les fleurs déracinées ont une durée de vie de quelques jours dans de l’eau, les enfants qu’on enlève : 3 heures ou plus, si on leur donne de l’eau aussi. C’est la pluie qui a dû me sauver, en un sens.
Les gouttes tombent comme des rafales de mitraillette. L’odeur des nuages. Les arômes de la terre et de la végétation ne parviennent pas à masquer la puanteur de Snoopy en putréfaction à côté de moi. Je pense à Maman qui diffuse du Febreze dans la maison, pour camoufler « le cauchemar qu’elle vit ». Les molécules de cette marque emprisonnent les idées noires. Elles tombent à terre. Il faut vite passer l’aspirateur, les coincer dans un sac. Elles se propagent quand on marche dessus.
Des bestioles avaient attaqué Snoopy, j’avais l’impression que son ventre s’était ouvert.
Je me concentre la plupart du temps sur ce que je vois, l’instant présent. Ma plus grande angoisse, c’est qu’on lise dans mes pensées ou qu’on s’y engouffre. J’ai souvent vécu cette situation. Certains médecins traduisent à leurs manières ce que la plupart des adultes ne comprennent pas sur la personnalité de leurs enfants. J’écoute leurs mensonges et je ne dis rien. À quoi bon ? Si les parents préfèrent croire un docteur.

Il y a un garçon de mon âge, dix, douze ans, qui vient me rendre visite de temps en temps. C’est lui qui m’apporte à manger. Il reste un peu. Je sais qu’il ne doit pas parler avec moi, c’est son papa qui m’a enlevé.
Le vent souffle par rafales dehors. La nature se fâche. Si seulement elle pouvait détruire cet endroit. La porte s’est ouverte. Ma mère me gronderait si elle voyait l’état de cette pièce, mes chaussures salies par les chaînes rouillées emprisonnées autour de mes pieds. Le lit en métal défait et l’odeur d’œuf pourri. Cliquetis.
- Alors ? lâcha une voix qui m’était familière. Tu as décidé ? demanda-t-il en laissant pénétrer une partie de l’autre côté.
Pure rhétorique, pensais-je. Il existe des questions qui n’apportent aucune réponse.
- T’es vraiment une plaie, toi. Pour tes parents et pour toi-même. C’est qu’ils doivent être rassurés, tes vieux. Fais un effort.
- Depuis combien de temps suis-je là ?
- Bien trop ! On a fêté Pâques tantôt.
Il déposa un plateau sur une table en bois.
- Ça sent le poulet et l’eau de Javel. Comme le Febreze, c’est censé désinfecter la réalité.
- T’es vraiment secoué de la tête, toi ! Purée, comme ils doivent déguster tes parents tous les jours ! Putain de schizo !
- Tu ne m’as toujours pas dit ton prénom...
- Je n’ai pas le droit. Bon, faut pas que je tarde, quelque chose à rajouter ?
Ils demeurèrent, sans parler. Un sentiment proche de la culpabilité envahissait l’âme de ces adolescents, celui qui ronge l’esprit comme les vers de l’estomac du chien. Sa présence témoignait de l’issu de ce kidnapping, il crèverait comme lui. Le prisonnier secoua lascivement la tête. Une flamme éclaira furtivement le visage du geôlier. Étrangement, ils se ressemblaient. Un petit bout incandescent apparu, suivi d’une odeur de cigarette. Vaine tentative pour camoufler l’existence de Snoopy, mais l’intention témoignait de la sympathie.
- Décide-toi, sinon c’est moi qui le ferai. Et vaut mieux pas, si tu vois ce que je veux dire.
Il écrasa le mégot. La porte se referma.

Les gouttelettes d’eau ruisselaient sur le toit de la cabane de Snoopy à présent. Il pouvait passer des heures dans cet espace réduit avec le chien. Son père l’interdisait d’aller dans la niche, quand sa mère l’y autorisait. Une personne le comprenait, en apparence. Plus aujourd’hui, visiblement.
Si Snoopy était vivant, il pourrait aboyer, réagir, se défendre. Je ne me rappelle pas avoir crié au secours. À quoi bon ? Il faut pourtant que je m’échappe. Pourquoi ? Pour changer de prison ? Ma chambre ? La niche ? Je deviens un pain perdu. Si je demeure trop longtemps ici, je vais rouiller. On me jettera dehors et les gouttes d’eau tomberont sur moi, dispersant la souillure orange sur ce qui restera de mon corps.
Je me suis assoupi. Un homme est apparu dans mes songes, celui qui m’avait empoigné dans la camionnette. Il prenait de mes nouvelles. Il parlait calmement, d'un ton rassurant lorsqu’il évoqua mes parents. Je lui ai demandé quand est ce que je sortirais. Il ne m’a pas répondu. Il est parti. C’est à ce moment-là que l'idée qu’ils pouvaient être les instigateurs de cet emprisonnement m'est venue.
Se débarrasser de moi. Maman aurait-elle projeté du Fébreze sur moi pendant que je dormais ?
Qu’ai-je bien pu avoir fait ?
- C’est de ta faute, m’expliqua le garçon qui venait de récupérer ma gamelle. Tu veux que je fume ?
Je secouais la tête.
- Alors ? Tu as réfléchi ? Papa ne peut plus attendre. Je ne prends pas autant de pincettes d’habitude.
- De toute façon, on n’est pas riche. Ça les arrangera que je disparaisse.
- Faut pas dire ça ! On ne réclame que de petites sommes, moins de risques.
La porte se referma. En me retournant, mon épaule expédia au sol le capuchon d’un montant de lit, révélant une partie saillante en métal.

La pluie s’était arrêtée.
Tout sera bientôt fini, la vie me quitte, ruisselante, rythmée par le clapotement des gouttes pourpres et celles de mes larmes perlant sur le sol.
La porte s’ouvrit d’un coup produisant un souffle dans ma tête.
Une photo de moi aurait pu suffire. Je saisis aujourd’hui pourquoi il lorgnait mes lobes d’oreilles. Un morceau de mon puzzle humain.
Vais-je me réveiller dans une niche ? Un cercueil ? J’aimerais avoir un désodorisant.
Pour tout effacer.
- Effacer quoi ?
- Maman ?
- Oui, le docteur souhaiterait te parler, comprendre pourquoi tu as envoyé des gros pétards sur Snoopy. Tu saisis ce que je te dis ? Plus rapidement tu t’ouvriras, plus vite tu sortiras de la clinique. Il y a plein de lapins en chocolat dans le jardin qui t’attendent. Mon dieu, tu saignes du nez et ça sent la cigarette ici ! Il faut changer l’air ! C’est un cauchemar !
Derrière Maman en colère, se tenaient un docteur et un infirmier, une pince coupante dans la main droite.
À présent, il pleut des braises.

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Pascal Depresle · il y a
Quel texte. Cette vision de la folie pure est succulente (ça peut paraître contradictoire). A l'occasion, si le cœur vous en dit, mon "Gamin" est en finale et mon univers vous est grand ouvert Amicalement http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gamin-le-pont
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Arlo · il y a
Après le prix du noir celui de l'été. J'avais aimé votre texte. Aujourd'hui A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Noellia Lawren · il y a
waouhhhhh impressionnant , je lis rarement ce genre de texte, mais j'avoue être bluffée, mon vote avec grand plaisir
je vous invite à découvrir mon poème en compétition
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous, au plasir de vous lire

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Chantane · il y a
cauchemar! cauchemar! bravo, mon vote
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Charlotte Talon · il y a
Mon vote
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Patricia Burny-Deleau · il y a
La folie vécue en direct ! Impressionnant !
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Arlo · il y a
Plonger dans la pure folie très bien exprimée. Les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne soirée à vous.
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