L'écrivain sans biographie

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Je suis tombée dans un traitement de texte, quand j'étais petite. Ça m'a laissé des cicatrices. Depuis, je me soigne, mais j'ai développé une singulière obsession pour les mots qui se  [+]

Image de Eté 2015
La nuit, doucement, tombe sur la mer. Malgré mon pull et mon ciré, j’ai froid. Je ne me suis pas habitué au temps si changeant, sur la côte normande. Je m’attendais à ce que ce soit comme Paris : grisâtre et tout en stabilité. C’était ignorer que les vents du large ont leur fantaisie. Je me suis bien fait avoir plusieurs fois, et ça avait bien fait rigoler les pêcheurs du coin. Fallait dire que, quoi que je fasse, ça les faisait bien rigoler. C’était mon privilège de parisien – j’étais un touriste, pas même un normand d’adoption : je ne pouvais pas, de par ma nature, trouver grâce à leurs yeux.
J’avais pourtant travaillé dur pour m’acheter la petite maison en bord de mer, passer le permis bateau, en acquérir un, et le tracteur qui allait avec. C’est qu’il m’a coûté cher, le rêve normand ! Mais j’ai fait ce qu’il fallait, je n’ai jamais renoncé. Et après des années d’effort et d’économies, je m’étais offert ce que j’appelais pompeusement ma résidence d’écrivain, loin de tout comme je l’avais voulu. La maison, le bateau, tout le reste ! Je m’étais exilé là-bas en connaissance de cause, m’éloignant sciemment de toute l’agitation du monde, que j’avais remplacée par l’aller-retour lent et froid de la mer. C’était difficile, au début. On ne perd pas si facilement nos habitudes. Heureusement, quand je n’arrivais pas à écrire, il me restait le bateau. Je le prenais et j’allais loin, loin – assez pour ne plus voir la côte – et puis je restais là, à me laisser aller, comme le promeneur solitaire dans sa barque, à ces vagues qui m’étaient une berceuse. Souvent, c’était à ce moment-là que les idées me venaient. A rêvasser comme ça, je me suis fait piéger plus d’une fois, à oublier les marées et être obligé de refaire un tour avant d’accoster. Un vrai bleu. Il y a tant d’erreurs que j’ai faites et que je ne leur dirai jamais...
Il n’y a personne, ce soir, sur la plage. C’est bien, ils ne sauront pas. J’ai écrit, durant mon séjour, écrit tout mon soûl. J’ai fini avec des tas de manuscrits dans mes tiroirs. Le sentiment du devoir accompli, je les ai envoyés à Paris, Bruxelles et ailleurs, avec acharnement. J’ai patienté, longtemps, sous les rires des pêcheurs. Et puis les lettres sont revenues, les manuscrits pas toujours. Ils ont été refusés partout – des lettres, des lettres qui disaient non, à n’en plus finir ! J’ai reçu la dernière aujourd’hui.
C’était un éditeur de choix, un des plus importants pour moi. Il m’avait écrit une réponse personnalisée. Je l’ai lu louer mon histoire, mon style, mon potentiel... mais il regrettait de ne pouvoir donner suite. Il alléguait une raison, la plus absurde de toutes : il aurait fallu qu’on me connaisse, même pour une bêtise, que j’aie déjà un nom. On ne publiait plus les petits nouveaux, à moins d’une belle histoire pour enrober le texte et réussir à le vendre.
Cette lettre m’a déchiré. Mais je me suis promis que je n’abandonnerai pas si près du but. J’ai pris du papier à lettres, et je lui ai écrit une réponse. J’ai disposé l’enveloppe et tous les manuscrits, dans un ordre savamment étudié, sur mon bureau que j’ai rangé pour l’occasion. J’ai pris le bateau, me suis perché sur le tracteur et je suis parti à la plage...
Un regard vers le ciel, qui se couvre les yeux de peur de me voir. Qu’importe le ciel, qu’importent les pêcheurs, j’embarque, je m’en vais. Loin, loin, jusqu’à ne plus voir la côte. Alors j’arrête le moteur et je m’allonge, bercé par les vagues. La mer est trop calme ce soir, comme si elle retenait son souffle. Je resterai là jusqu’au bout, et si c’est trop long, je plongerai.

Il l’aura, sa belle histoire, puisque c’est la seule façon d’être publié.

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prijgany prijgany · il y a
Que ne ferait-on pas pour être édité ??? + 1 pour cette belle écriture en tout cas, Nolwenn ; vraiment, qu'importe la publication ou non, je t'assure que tu écris très bien... voilà (je ne suis pas éditeur hélas ; j'aimerai bien en trouver un aussi)... Bref, je t'invite à voir mon monde, à voir de quoi je suis capable moi aussi ; à + et bonjour à la normandie.
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John-Henry · il y a
c'est bien écrit, c'est touchant et c'est dur, comme la réalité de tous ces écrivains sans biographie
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Papou84 · il y a
j'arrive un peu tard. Non je n'ai pas fait de promenade en bord de mer mais j'ai pris du plaisir à lire ce texte reposant même si l'aventure de cet écrivain nous tiens en haleine et j'ai plongé avec lui. Qu'il reste bien ancré dans ces certitudes malgré les échecs. Souvent les souvenirs perdurent Maurice en est un témoin fidèle si cela vous dit de lui rendre une petite visite http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/atout-coeur
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Lala · il y a
La noirceur s'installe en camaïeu, l'étranger, même celui du clocher voisin, a toujours du mal à être accepté, et son sac de rêves prend l'eau ... + 1, et si vous voulez poursuivre ce voyage marin, je vous invite sur mon île ... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/un-souffle-1
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Nolwenn Pamart · il y a
Merci pour votre beau commentaire. J'ai pris mon petit bateau et, au lieu de déprimer, je me suis aventurée sur votre île avec plaisir :)
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Jolana · il y a
Un début d'histoire à la Alphonse DAUDET s'exilant du Paris tout bruit, votre personnage en Normandie quand Alphonse préférait la provence...
Et une fin plus pessimiste, avec le goût amer de la non réussite, je ne parle pas d'échec, car rien n'est jamais écrit! Comble pour un écrivain n'est-ce pas?
Mon vote pour ce texte bien construit et bien écrit!
Si vous avez 2 min, venez lire mes "gueules cassées", côté poésie de l'été.
Amicalement.

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Nolwenn Pamart · il y a
Alphonse me semblait en revanche plus légitime dans sa provence que mon normand d'adoption ? (Mais j'avoue que je ne connais pas assez bien Alphonse Daudet !) Merci pour votre commentaire, j'ai voté pour vos gueules cassées. :)
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Jean Calbrix · il y a
Un chouette texte sur les affres de l'écrivain anonyme qui reçoit des lettres de refus tout aussi anonymes. Je suis moi-même passé par là avec mon premier roman "Un automne en août" en 1996. 100 refus "malgré la qualité de mon ouvrage qui patati patata...". Bravo, Nolwen, mais ne vous noyez pas pour ces gens, ils n'en valent pas la peine. Laissez vous bercer par le doux chant des merles, dans les petits matins emperlés de rosée. J'en ai un à cette adresse :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/merle-rondel. Je vote pour votre texte des deux mains... euh non, tout de suite
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Nolwenn Pamart · il y a
J'avoue n'avoir jamais tenté l'envoi à une maison d'édition (à part les petits textes ici), mais j'avoue que cela me fait peur. D'où l'idée de pousser ironiquement la logique jusqu'au bout. J'aime pousser les logiques jusqu'à l'absurde.
Mais j'aime le chant des merles alors je vais tout de même rester sur la rive, et oublier les ricanements des mouettes. ;)
Merci à vous pour ce chouette commentaire !

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Madeleine Duval · il y a
très bien vu le talent ne sert pas toujours hélas mon V pour un partage http://short-edition.com/oeuvre/poetik/fleur-d-amour-sonnet
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Cynthia Lefebvre Dauba · il y a
Des textes assez noirs, avec une part de rêve, même si je préfère les histoires qui se terminent bien, c'est très intéressants! Émoustille la curiosité, la suite, quoi comment et même imaginer d'autres scénarios!! Bravo
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Nolwenn Pamart · il y a
Il y a une belle suite qui dort dans le coeur de chaque lecteur, je crois. :)
Un grand merci !

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Eugène · il y a
Le titre m'a plu déjà. Cela m'a rappelé "l'homme sans qualité" de Thomas Mann.. Et puis la lecture à confirmé les promesses initiales. La mer notamment se prête magnifiquement à cette atmosphère où se mêlent contemplation et amertume. +1

Ci-après et seulement si le coeur vous en dit le lien de mon TTC http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/wanted-idee-qui-n-en-fait-qu-a-sa-tete

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Petite Balabolka · il y a
J'ai voté ! Bravo, très beau texte !
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Nolwenn Pamart · il y a
Merci pour le vote :D

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