3
min

L'Ecrivain Français

Image de K57

K57

14 lectures

1

Oliver Doo-Stranton est passablement éméché.
Après la brillante conférence qu’il tint sur la sécurité de son navire au salon Fitzgerald, il s’est un peu trop attardé au cocktail en compagnie des ses amis tout en essayant de captiver le smaragdin regard de la ravissante comtesse d’Errlay.
Il sait qu’elle se rendra au bal sur le pont Kennedy après le feu d’artifice...Cela lui laisse quatre heures de dégrisement .

Pont numéro huit. Cabine cent onze. Oliver s’accorde deux heures de sommeil immergé dans un bain brûlant. Il tient en sa main gauche un last but not least  ; verre de bourbon dans lequel il fait s’entrechoquer deux glaçons gadgets de la société Des Transports Nautiques Intercontinentaux, qui contiennent en leur centre une reproduction en plastique du navire, tout en fredonnant Singing in the rain.

A l’extérieur du bateau, à hauteur du troisième niveau, un glaçon beaucoup plus volumineux vient pourfendre sur trente mètres l’un de ses flancs.
Une infime onde de choc se propage dans le verre d’Oliver. Il attribue ces secousses aux effets de l’alcool...Il s’endort.

A l’aplomb de la cabine cent onze, au pont numéro un, une mère donne le sein à son enfant. C’est un prématuré rescapé d’une portée de quatre.
A l’aplomb de la cabine cent onze, au pont numéro deux, un couple fait l’amour dans un réduit. Lui sans famille, passager clandestin, il a quitté Sou Hampton pour l’inconnu, il est le seul sur terre à savoir qu’il est en mer. Elle a été engagée comme femme de chambre au dernier instant avant l’embarquement, en regard de la défection d’une voisine qui est aussi la maîtresse de son mari.
A l’aplomb de la cabine cent onze, au pont numéro trois, Jonathan Chivers compulse frénétiquement une pile de documents, mélange de cartes géographiques, de textes anciens et de savants calculs...Tout cela ressemble étrangement au plan d’un trésor. Il a travaillé jours et nuits, vendu ses modestes biens, rassemblé ses économies pour pouvoir s’offrir cette traversée qui doit le conduire, après le débarquement et trente jours à dos de chameau, sur le site de Shouscrâat...Là un vieil homme muni d’un pendule l’attend déjà pour lui révélé pourquoi il est l’élu.
A l’aplomb de la cabine cent onze, au pont numéro quatre, Wilibald Dwanks quatre vingt sept ans, prie pour que son cœur ne le lâche pas avant deux jours...Au train ou il avance c’est le délai qu’il estime suffisant pour achever l’œuvre de sa vie ; conclure soixante dix ans d’études consacrées à améliorer le sort de l’humanité par le biais d’une discipline qu’il a baptisée Phipsygie, savante méthode comprenant dans des proportions exactes qu’il lui reste à établir en quarante huit heures, de la philosophie de la psychanalyse et son génie.
A l’aplomb de la cabine cent onze, au pont numéro cinq, Johannes Von Trobovitch, réfugié politique, caresse le passeport qui l’autorise à rejoindre sa famille qu’il n’a pas revue depuis trente sept ans.
A l’aplomb de la cabine cent onze, au pont numéro six, Amélie trois ans, Edgar neuf ans, Martha treize ans, s’échinent à éponger avant que leurs parents ne reviennent de courses effectuées au Connoly Drugstore-second niveau- la mare qu’a laissé sur la moquette l’irrésistible ouverture du système individuelle de protection des cabines contre l’incendie. Ils sont complices et rient de bon cœur de ce qui constituerait déjà, dans leur enfance, un souvenir d’adulte.
A l’aplomb de la cabine cent onze, au pont numéro sept, Martin Holder reproche une fois de plus à son épouse Johanna de ne pas savoir faire ses valises. Se mêle à ses récriminations une aura de mauvaise éducation, le constat d’une indépassable différence de niveau social, de vagues reproches quant à l’incapacité qu’elle a de le satisfaire sexuellement, son penchant pour l’alcool, le fait que somme toute il a raté sa vie à ses côtés...Tout cela dans une phrase où il lui est notifié que sans son ambre solaire préféré, il va encore passer d’exécrables vacances.
Cabine cent onze, pont numéro huit, Oliver cuve.

Ensuite c’est l’Eau. Elle pénètre de part en part un corps étranger admit à sa surface le temps d’un leurre. Elle reprend possession de ses lois, transgressées dans le bureau d’études de Chelsea par douze ingénieurs cravatés dont la volonté de puissance fustigeait le trident.


Elle broie, dilacère, ploie, s’étend, capture, balaie, tue...Incendie !



Rapport du onze novembre par le coroner E.G. Hampton :
Il est probable que la conjonction de deux paramètres indépendants ; l’alcoolémie de sir Oliver Doo-Stranton, protégeant son encéphale en lui épargnant des réponses adaptatives que les occupants du même niveau sur le navire semblent avoir eues pour leur malheur et ralentissant ses fonctions vitales comme le suggèrent les médecins, ait permis en proportion égale au fait qu’il fut recueilli dans l’eau de sa baignoire supérieure de cinq degrés, après que le pont huit éclata projetant l’ensemble de ses membres dans l’océan, à celle dont les cadavres flottants furent extraits par les secours cette nuit là, ait fait de lui le seul survivant de la tragédie qui endeuilla nos mers.



Les deux miniatures en plastique, copies conformes du navire, figurent au musée de la marine.

1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Naufrage glacé
·