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L'écossais

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Caroline Faveris

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Il était écossais et défraîchi. Le squelette dépérissait... Tout foutait le camp.
Il ne se déplaçait qu'en couinant, laborieusement, ne filant jamais droit.
Avec lui, elle avait toujours la désagréable sensation d'être suivie lorsqu'elle arpentait la rue d'un pas alerte, léger et dansant.
Derrière elle, quelques branches de céleris, trois kiwis, douze citrons, une magnifique tranche de saumon soigneusement emballée et délicieusement colorée, une boîte d'aspirine des lendemains de fête, un tube de dentifrice spécial dents blanches, un soin exfoliant et quelques péchés qu'elle qualifiait d'inavouables : une tablette de chocolat noisette, des réglisses Haribo et une bouteille de son Bourgogne préféré.

Ce matin, comme chaque dimanche, il la suivait accroché à sa main, douce et ferme main.
Son mouvement était accompagné du couinement répétitif et rébarbatif des roues, attirant les sourires des rares passants de la rue encore endormis et ébouriffés.
Ce matin là, elle prit une ferme décision : son écossais avait fait son temps.
Elle avait besoin de renouveau, de solidité, d'insouciance, d'être en harmonie avec elle même.
Et un caddie écossais couinant n'était pas du tout en phase avec son humeur joyeuse, malicieuse et entrepreneuse du moment.

C'est qu'il en avait transporté son écossais.
Du comestible et de l'indigeste,
Du drôle et du pas drôle,
Des verts et des pas mûrs,
Des cabossés, des bios, des sur-vitaminés...

Un dernier sourire au Fromager, un clin d'œil au Boucher, un bon mot au Fleuriste.
Elle poussa la trop lourde porte cochère et grimpa les quelques étages à pied, essoufflée, le bras tendu dans son dos dénudé, traînant ce lourdo d'écossais.

Elle le laissa dans l'entrée, jeta dessus sa petite veste.
Elle était froide et déterminée, indifférente à l'angoisse qu'il ressentait lui, l'écossais, face à ce sentiment d'abandon qui ne faisait que croître depuis qu'un terrible silence s'était installé entre eux.
Plus de complicité, plus de rire, plus de mots doux et taquins...

Elle s'affala dans son fauteuil en cuir camel, remonta ses cheveux en chignon naturel rejouant une publicité pour shampoing doux et posa son menton dans le creux de sa main, légère moue aux lèvres.

Elle appuya sur le bouton rond de sa tour.
L'ordinateur démarra dans un rugissement, le ventilateur venait de se mettre en marche
Mot de passe : BIGLOVE.
Elle ouvrit sa cession Internet, ouverture vers le monde, vers l'inconnu, vers toutes ses espérances.
Elle le souhaitait fort et robuste.
A trois roues, pour pouvoir grimper les marches telle une grande sportive, oui elle se disait sportive.
La couleur...
Pas d'écossais, pas assez sexy : sa voisine, la vieille fille du 5ème étage a un écossais. Et surtout, elle voulait du changement.
Pas rose: ne pas faire trop midinette, ne pas montrer qu'il n'y a pas d'homme à la maison ou que l'homme ne fait jamais les courses. Le rose, malgré le Stade Français ne fait pas encore partie de l'univers masculin.
Pas de motif ou de fleur, cela deviendrait si compliqué chaque dimanche matin de choisir sa tenue en fonction du motif du caddie... (Et oui, un soir lors d'un dîner soporifique voire emmerdant, une amie lui avait glissé à l'oreille qu'il fallait toujours être au top... Un inconnu pourrait vous offrir des fleurs au coin de la rue...)
pas de rayure, mêmes arguments que les motifs et les fleurs...
Reste le noir, une valeur sûre le noir.
Ne lui a t-on pas toujours enseigné qu'il fallait quelques basiques dans sa garde robe : le petit chemisier noir, le petit pull noir, le petit pantalon noir, et les petites bottines noires.
Le noir nous sauve de tout.
Le caddie noir viendra donc compléter son fond de garde robe passe partout.
Elle coche différentes cases sur son écran, le vent continue à souffler dans sa tour...
Elle règle par carte, attend telle une espionne le code de validation sur son portable.

Demain, elle ouvrira en tenue légère, noire, la porte au transporteur qui viendra lui déposer d'un air moqueur son accessoire de vieille, son caddie noir...

La voilà maintenant, assise sur son sofa, ses longs bras hâlés entourant ses jambes nues, elle regarde son caddie tout nouvellement livré, posé sur son tapis à franges.
Tilt sur son smart phone dernier cri. Une notification
Elle a reçu un nouveau message . De l'Autre . Il voudrait prendre un café, ou boire un verre pour faire connaissance... Et plus si affinités

Sur le tapis, à côté du caddie noir, est allongé l'écossais. Sans vie... Fade et insipide...
Tellement ennuyeux... Aussi peu bavard que lors de leur dernier dîner.
Que faire...
Elle glisse l'écossais dans son caddie noir, l'emballe de papier bulle, dans un souci de ne pas trop l'esquinter.
Elle a un grand cœur tout de même.

Elle redescend les étages de son immeuble. Les trois roues du caddie noir offrent un confort de descente inimaginable. Elle est aux anges.
La tête de l'écossais est immobile... Raideur cadavérique...

Un clin d'œil au Boucher, une petite blague au Fleuriste, un pas de danse au Fromager.
Elle s'engouffre dans le métro, suivie de près par son caddie silencieux, compréhensif, coopératif.
Direction la déchetterie .
Se débarrasser de l'écossais, avant de rencontrer l'Autre...
Cela fait brouillon un cadavre étendu chez soi...

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