L’éclosion des tortues d'Awala

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écrire me permet de créer de la "temporalité spatiale" dans mes idées. L'ordre choisi des événements relatés me donne de précieux indices à suivre à travers les dédales de mes pensées  [+]

Image de Été 2018
Notre mission à l'ouest Guyanais consistait à établir un bilan psycho-social chez les communautés amérindiennes et bushinengués ainsi que chez les immigrés des pays voisins comme le Surinam et le Brésil. Nous avions arpenté les sentiers boueux au milieu de la brousse et sillonné le fleuve en pirogue sous une pluie diluvienne et incessante. Le constat ne fût pas joyeux. Mes collègues et moi étions abattus d'apprendre autant d'histoires sordides. Selon l'expression d'Adrien, l'assistant social, c'était « le radeau de la méduse : des âmes désespérées, s'agrippant à un bout de bois au milieu d'un océan de souffrance et de désolation ». Ce qui nous avait le plus touché était le sort tragique réservé aux enfants. Le taux effrayant de maltraitances, de viols, d'agressions, de détournements par les trafiquants de drogue pour faire « la mule », nous avait glacés.
À la fin de la journée, épuisés et trempés comme des soupes, nous nous réfugiâmes dans la seule auberge du village au bord du fleuve Maroni. L'aubergiste nous accueillit avec un sourire et un plat chaud. Du « jamais goûté » : un poisson du fleuve, un bout d'aubergine et du riz au menu ce soir-là.
— Avec des légumes en plus ! C'est parfait ! annonçai-je aux collègues.
— Tu plaisantes j'espère ? Tu sais qu'ici c'est Tchernobyl ? Rien ne pousse sans une tonne de pesticides. Quant à ton poisson, il doit être bourré de mercure avec tout ce que déversent les orpailleurs dans le fleuve, m'avança Adrien avec un air moqueur.
— Je ne sais pas si c'est le mercure ou les pesticides qui donnent ce goût délicieux au plat mais en tout cas je me régale ! répondis-je ironiquement.
— Quel rabat-joie cet Adrien ! Il faut toujours qu'il voit le mal partout ! rétorqua Katia avant d'ajouter : tu sais, le mois dernier on a été à Awala pour assister à l'éclosion nocturne des bébés tortues sur la plage. À peine sortis de l'œuf, ces bouts de chou partaient rejoindre la mer argentée au clair de la lune et entamer l'Odyssée de la vie. Tout le monde trouvait la scène magnifique. Tout le monde sauf Adrien. Monsieur y voyait une tragédie ! Tous ces petits êtres qui courent vers une mort certaine, de la chair pour les prédateurs qui les attendent la gueule ouverte, les « êtres-vers-la-mort », scandait-il !
— Tu sais Katia, je n'ai pas toujours été aussi cynique. En arrivant ici il y a quinze ans, j'étais jeune et plein d'espoirs naïfs, comme toi maintenant. Ce que tu as entendu ce matin, qui t'a retourné l'estomac, je l'entends et le vois depuis des années et j'ai l'impression que rien n'a changé. Bien au contraire, ça a empiré. En arrivant ici j'étais tenté de faire comme « L'attrape-rêves », tendre mes bras pour rattraper tous ces jeunes qui se précipitaient vers le ravin. Mais vois-tu, je n'avais pas assez de bras et les gamins couraient trop vite. Au lieu de pouvoir les sauver, j'assistais impuissant à leur chute dans l'abîme. Mais bon, je ne veux pas vous saper le moral, c'est bien d'avoir du sang neuf comme vous deux, j'espère que vous me prouverez que j'ai eu tord de penser ainsi, conclut-il en souriant.
— Je n'ai à rien à prouver à personne, j'essaie de faire de mon mieux... Bon, je ne vais pas tarder à aller me coucher, je suis KO et je pense que la journée de demain va être longue. Bonne nuit, nous lança Katia.
Enseveli sous les lambeaux des discussions de la soirée, je peinais à quitter la table. Alors que mes collègues étaient montés dans leurs chambres depuis un certains temps, je hantais encore les lieux tel un fantôme avant de me dissiper à mon tour. Je devais me confondre avec les murs de la grande salle à tel point que l'aubergiste, ne remarquant pas ma présence, commençait déjà à préparer les tables pour le petit déjeuner des écoliers. La journée étant finie, elle pouvait l'effacer comme on effacerait un tableau d'école pour en écrire une nouvelle. Sur ce tableau j'aperçu les essaims d'enfants, fraîchement déposés par les pirogues, envahir tumultueusement la salle de l'auberge. Je les vis s'attabler autour de moi, s'apprêtant à dévorer les baguettes de pain beurrées et d'ingurgiter les bols de chocolat chaud.
Au fur et à mesure que le lendemain se dessinait devant mes yeux, je me réduis à une trace du passé. Comme dans un palimpseste, les lignes du passé et du présent se recouvrirent. Les scènes, les belles comme les atroces, se superposèrent. L'image du convoi funèbre des êtres-vers-la-mort s'apposa à celle de la danse joyeuse des êtres-vers-la-vie. Le tableau sombre du radeau de la méduse se confondit avec le sourire lumineux d'un enfant avalant sa tartine au beurre et à la confiture.

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