L'eau qui dort

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Ecrire, une envie mais surtout une nécessité. Qqs nouvelles publiées en revues, recueils collectifs ou primées dans des concours. Vote peu, jamais par complaisance, et attend de vous que vous  [+]

Image de Eté 2016
Depuis toujours, les gens ont été gentils avec moi ; c’est l’avantage du handicap, la rançon d’un bras mort, un souvenir d’autrefois, toujours brûlant. Quand on est ado, l’envie nous prend parfois de frôler les trains qui déboulent sur les quais de gare, comme l’attirance du gouffre et, à ce jeu là, c’est toujours la machine qui gagne.
À vrai dire, les gens, ils n’ont jamais été aussi gentils que depuis que ma femme a disparu.
On me demande régulièrement de ses nouvelles. À la fin, ça devient fatiguant. Je vois bien que ma souffrance personnelle, ils n’en ont que faire. Ce qui les intéresse, ce qui les fascine, c’est l’affaire elle-même, le drame familial, le mystère, la noirceur ; surtout avec ce gars qui est accusé d’avoir tué ma femme. On a trouvé du sang de mon épouse sur une de ses chaussures. Personne n’en revient, le village est abasourdi. Moi aussi, ça m’a surpris ; pensez donc, notre voisin qui venait tondre la pelouse au printemps à cause de mon bras mort. Il avait l’air sympathique et il se donnait à fond ; une fois, même, il s’est entaillé la main en nettoyant la tondeuse ; on ne sait vraiment plus à qui faire confiance.
On n’a toujours pas retrouvé le corps de ma femme. Le voisin nie farouchement. Pourtant les preuves sont là. Les gens disent que son compte est bon et je vois bien dans leurs yeux qu’ils en tirent une petite jouissance. La rumeur dit que le voisin aurait tenté d’abuser d’elle, qu’elle se serait défendue, que les choses auraient dégénéré. Les gens, dans les villages, ils adorent chasser en meute.
Quand les flics m’ont interrogé, j’ai bien vu dans leur regard que je n’avais pas la tête, ou plutôt le bras, de l’emploi de criminel, ni pour tuer, ni pour transporter un corps. À la limite, ils me considèrent avec un regard un peu apitoyé, comme si j’avais subi une double peine, mon bras puis ma femme. Je dois dire que ça m’énerve un peu. On peut avoir un bras mort et parfaitement se débrouiller dans la vie. Ils n’imaginent pas comment le corps s’adapte facilement pour tous les actes de la vie quotidienne, avec de la volonté et de la réflexion.
Et puis j’ai l’impression qu’ils me prennent un peu pour l’idiot du village, comme si mon handicap avait déteint sur le fonctionnement de mes neurones. Il est vrai que j’en rajoute peut-être un peu pour la circonstance.
Pourtant je ne suis pas idiot. Dans mon coin, j’observe et je conclus. Je me souviens de la fois où, en rentrant du travail, j’ai trouvé le voisin qui prenait un café avec ma femme dans la cuisine. À cela, il n’y avait rien d’anormal ; c’est la moindre des choses quand votre voisin vous rend un fier service. Entre eux, les choses semblaient parfaitement claires, pas la moindre attitude ambiguë, la plus petite connivence, seulement de la courtoisie de bon aloi entre voisins. On a discuté un peu tous les trois et puis, il s’est apprêté à partir. Je l’ai vu prendre sa veste sur le pommeau de la rampe d’escalier sur lequel ma femme a l’habitude de poser son manteau. Le seul hic, c’est que la veste se trouvait sous le manteau ! Quand, plus tard, j’ai demandé à ma femme si elle était sortie dans la journée, elle m’a répondu qu’elle n’était même pas allée dans le jardin à cause du bruit de la tondeuse. Du coup, je me suis dit qu’ils étaient pourtant bien rentrés ensemble dans la maison et n’avaient pas fait attention à l’ordre dans lequel ils déposaient leur vêtement. Et s’ils venaient du dehors, ça ne pouvait être que de chez le voisin ; dans les villages, on évite de se faire voir pour ne pas alimenter la rumeur. Forcément, je me suis mis à voir la situation avec des yeux différents et j’ai senti quelque chose qui bouillonnait au fond de moi.
Aujourd’hui, je ne peux pas dire que mon épouse me manque beaucoup. Depuis qu’elle m’a trahi, mon amour pour elle en a pris un coup. Et puis de toute façon, je sais que je la reverrai bientôt ; le temps que les flics trouvent son sang sur la brouette du voisin et qu’ils déterrent le corps dans son jardin. Rien qu’à l’idée, mon bras mort retrouve un peu de vigueur...

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