L'avenir du jeune homme pâle

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« Ce jeune toujours correctement vêtu, d’une figure pâle et nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de mélancolie et de douceur, que fait-il là, immobile, dans le rayon de la lune, assis sur le bord de la chaise ? » L’aspect de cet homme la sort de sa réflexion rancunière et opiniâtre contre son chef. Dans son métier c’est comme ça, il faut vénérer celui qui a fait de longues études, a fortiori quand ce dernier a entrepris plusieurs années de spécialisation. Mais elle le hait, elle le vomit et pourtant elle est obligée, jour après jour, de lui faire des courbettes, de rire de ses blagues, de le flagorner grassement quand il va sortir pour la millième fois le même proverbe, au même moment. C’est un rimailleur de bas étage et elle, pauvre sournoise, se fend toujours d’un sourire entendu ou d’un petit hochement de tête à son encontre.

Mais pas aujourd’hui. Elle ne le fera pas aujourd’hui, car c’est un jour spécial. Comme d’habitude il va se pointer après la bataille, juste pour se faire mousser. Mais cette fois-ci, il va se faire échauder, car c’est décidé, elle va lui dire ses quatre vérités. Elle va lui dire qu’elle ne peut plus supporter ses manières de gros yeti mal dégrossi, ses plaques de poils cespiteux qui dépassent de sa blouse et lui remontent presque sous le menton, sa façon d’arriver derrière elle et de prononcer un "bonsoir ma poule" tonitruant qui la fait à chaque fois tressauter. Elle pouffe dans sa barbe : quelle surprise il va avoir quand elle va enfin oser lui répondre, lui déverser tout ce qu’elle rumine depuis ces quelques vingt dernières années ; toutes les fois où elle a dû pallier son incompétence sans oser broncher. Elle fronce les sourcils, se penche sur sa grille de mots fléchés , éclairée par une petite lampe de bureau. La pièce est plongée dans l’obscurité ainsi que l’autre pièce contiguë ; elle est presque nyctalope et peut surveiller la jeune femme qui est allongée ; elle l’observe et voit qu’une immense souffrance est en train de l’envahir : ses yeux sont agrandis par la peur ; elle s’aperçoit qu’elle est résignée à mourir.
A coté d’elle, le jeune homme pâle est tout à fait désemparé et inefficace. Elle sonne.
Des sabots d’ogre résonnent dans le couloir ; il entre dans la pièce , fait toute la lumière , et hurle « poussez ! » Rien de tel pour ramener quelqu’un à la vie ; Bientôt ,un faible cri jaillit et un petit être frémissant vient se lover contre le ventre de sa mère ; la figure pâle a récupéré un peu de couleur.
« dites , mon petit, il va falloir m’accorder ce violoncelle pour demain ! »
« mais , docteur , vous savez que je ne travaille pas demain ! »
« Eh bien, ma poule, congés , RTT ? »
« Retraite ».

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