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Nuuit sans lune

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Marie Amina B

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La tempête battait son plein à l’extérieur comme à l’intérieur d’elle-même, de cette jeune femme qui vivait avec son mari à l’étage du dessus. Dehors, les éclairs ivoire déchiraient le ciel noir, le tonnerre grondait si fort que les vitres vibraient. Le vent hurlait à la mort, la pluie tombait à verse dans la cour.
Je n’arrivais pas à dormir, pas tant, à cause de ce temps exécrable mais plutôt à cause des disputes interminables de ce couple complètement éclectique. Lui, avait des propos violents à son égard ; elle, ne disait rien, elle le supportait en silence ; peut-être, lui répondait-elle par des signes de la main, par des mimiques, peut-être était-elle muette ? Je me suis souvent demandé comment elle arrivait à endurer cette vie et, surtout, jusqu’à quand ? Quant à moi, j’ai souvent songé à déménager, à appeler la police, à écrire au syndic. Au lieu de cela, je me suis contentée d’acheter des boules Quiès, de prier pour que cela cesse. Et ce soir-là, ça s’est arrêté juste au moment où une accalmie de l’orage s’est fait entendre ; je me croyais tirée d’affaires pour cette nuit, je pouvais enfin m’endormir. Pensez-vous, une détonation d’enfer traversa tout mon être quand elle sortit de chez elle en claquant la porte et en hurlant de tous ses poumons : «je te quiiiiite». Ce fût la première fois que j’entendis le son de sa voix en deux ans de voisinage ! Pour une fois, son homme eût la bouche clouée. Il ne réagît pas, tant il était stupéfait. Elle descendit les escaliers en colimaçon en courant. J’entrouvris la porte pour la voir, tant je n’arrivais à y croire. Elle était à peine vêtue ; une chemise de nuit et des mules pointues à petits talons qui claquaient sur les tomettes des marches. Je refermai doucement la porte et me dirigeai vers la fenêtre pour la suivre du regard. Je voulais lui proposer mon aide car elle me faisait de la peine. Elle était si jeune et si frêle, je me demandais même, si son mari ne la battait pas. Je la vis s’asseoir sur le rebord du trottoir, face à l’escalier, éclairée par un réverbère et tenant à la main un gant de dentelle. C’était insolite comme scène ; une âme en peine, assise là, seule au beau milieu de la nuit, dégoulinant de pluie, le visage ruisselant de larmes. Je ne pus résister à ouvrir ma fenêtre et à l’inviter à monter chez moi, au moins pour quelques heures, histoire que le temps et l’ambiance conjugale se calment. Elle accepta sans protester, à mon grand soulagement. Je lui donnai alors de quoi se sécher, lui offris du thé noir bien chaud et des mouchoirs. Elle se tint à côté de la fenêtre, sans mots dire et, tout en passant son doigt sur les dessins dentelés de son gant, elle s’apaisa et se mit enfin à parler. Elle me fit part du calvaire qu’elle avait vécu avec lui, à cause de lui, mais surtout à cause de sa naïveté, de son mutisme à son égard. Cette Enième dispute lui fit prendre conscience dans quel état végétatif mental elle se trouvait. Elle s’était tue par faiblesse, par amour, par crainte aussi de ses colères démesurées. Elle me confia, qu’en se regardant, un matin dans le miroir, elle s’était fait peur à elle-même car le reflet de son visage était celui d’une étrangère. A présent, elle voulait renaître de ses cendres, revivre. Elle voulait laisser derrière elle cette vie tumultueuse, vide de sens où elle avait vécu à l’encontre de tous ses principes. Cette nuit était, pour elle, une lueur d’espoir dans son cœur ; noyée au fond d’elle-même, elle parvint tout de même à trouver la force de rebondir et de s’ouvrir à une nouvelle vie.
La trouvaille de ce gant était symbolique pour elle. Elle le trouva un jour en faisant du tri dans une vieille malle. Mais, quelques nuits auparavant, elle avait vu sa grand-mère adorée, en songe, habillée de dentelle de haut en bas et gantée d’une seule main, l’invitant à la suivre vers un monde ensoleillé. Elle crut d’abord à un mauvais présage : quand les défunts vous apparaissent en rêve pour vous demander de les suivre, c’est que votre heure ne tardera pas. Or, elle comprit, au contraire, qu’elle devait mourir pour revivre. Son mariage, lui, était bel et bien mort, mais elle, au contraire, vivrait une renaissance. Ce gant était la clef d’une seconde chance, le passeport pour un nouveau départ, pour une autre vie où elle avait envie de rencontrer l’être qu’elle désirait absolument apprivoiser pour apprendre à le connaître, à l’aimer, à lui pardonner : elle-même !





©®Marie-Amina B
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Tom Bouville · il y a
J'aime beaucoup les moments de vie : vrais ou faux, peu importe, l'essentiel est de croire que cela est arrivé. C'est très bien écrit et la symbolique du gant est très finement trouvée ! Bravo !
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Marie Amina B · il y a
Il y a une part de vérité dans cette histoire, une part de moi-même dans tout ce que j'écris, d'une manière ou d'une autre.
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JPM · il y a
Œil du cyclone ou fin de l'orage ...?
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Helene Magron · il y a
Belle histoire qui sonne vrai!
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Anne Marie Petitpas · il y a
C'est très beau, plein de sensibilité et d'espoir !
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Marie Amina B · il y a
Merci Marie, Tu sais, la plupart de mes textes, même s'ils commencent mal, ils finissent toujours avec une ouverture vers un avenir plus clément, d'où le titre du futur recueil de mes nouvelles "un bouquet d'espérance"
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