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« Le plus grand obstacle à la vie est l’attente... »

Le réveil me fait sursauter. Mes songes s’évanouissent en une fumée éparse quelque part dans la chambre.
J’essaie de me lever mais mes jambes restent inertes telles deux poids morts inutiles. Le corps de plomb et la tête dans les brumes, je m’efforce de reprendre mes esprits. La question de la veille est restée imprimée en moi. Cette phrase de 6 mots, 10 consonnes, 12 voyelles, innocente, anodine, m’a fait l’effet d’un séisme. Un séisme interne dont les vibrations résonnent encore ce matin dans ma tête : « Vous faites quoi, dans la vie ? ».

Les larmes me montent aux yeux mais je retrouve peu à peu le contrôle de mes membres inférieurs. Mécaniquement, je rampe jusqu'à la cafetière. En déjeunant, je me prépare mentalement pour mon nouveau combat. Tenir encore aujourd’hui, tenir debout et marcher, aujourd’hui comme hier, coûte que coûte.
Ne pas céder.
Ne pas flancher.

Je me dirige ensuite jusqu’à la salle de bain.
La douche est chaude.
Très chaude.
Trop chaude.
Je laisse couler l’eau jusqu'à ce que ma peau devienne si rouge qu’elle me brûle. J’ai besoin de sentir, de ressentir. Cette légère douleur qui traverse ma nuque m’arrache presque un sourire. Elle me réconforte.
J’ai mal.
J’existe.
J’existe encore.
Pour de vrai.

Une fois habillée, je passe devant le miroir sans le moindre regard dans sa direction. Depuis que je suis un fantôme, je ne me maquille plus. Je laisse mes cheveux retomber à leur guise de façon désordonnée sur mes épaules.
Ça n’a plus d’importance.

En sortant de l’ascenseur, je croise le concierge qui me dévisage quelques secondes avec insistance, comme pour vérifier que c’est bien moi, puis m’offre un sourire qui laisse transparaître à la fois la tendresse, la tristesse et l’impuissance.

Je lui affiche un rictus douloureux pour toute réponse.

Dehors, le jour se lève à peine. Mes talons résonnent sur le bitume quelques minutes jusqu’à ce que je monte sans entrain dans ma voiture. J’allume simultanément une cigarette, l’autoradio, et je règle le volume au maximum. Juste pour faire taire la voix qui me hante, et mon cœur qui bat de façon assourdissante.

« Vous faites quoi, dans la vie ? »

Arrivée à quelques mètres de la rue Charles de Gaulle, il explose carrément dans ma poitrine. J’ai même peur qu’il me lâche. Qu’il s’arrête net, comme ça, sans prévenir.
Je fais taire mon envie irrésistible de rebrousser chemin et actionne le clignotant pour tourner à gauche.
Je me gare délibérément le plus loin possible de l’immeuble.
Pour humer l’air frais, le faire entrer par grosses bouffées dans ma cage thoracique.

Un shoot d’oxygène.

Pour faire durer.
Reculer.
Reculer l’instant.

Mes pas me mènent malgré moi aux pieds de l’hideux bâtiment à quatre étages, une construction froide et impersonnelle, typique des années 80.
Je dois me rendre tout en haut de celui-ci, mais je décide de gravir les marches.

Faire durer.
Reculer.

Arrivée à destination, j’ouvre la porte et retrouve avec dégoût ces murs gris et ternes, sources de mes insomnies. La lumière artificielle qui s’échappe du faux-plafond contraste avec l’obscurité de la cage d’escaliers.

Martine est à l’accueil. Absorbée certainement par la lecture de je ne sais quel compte rendu de réunion sans intérêt.
Je n’y suis plus conviée de toute façon.
Comme tous les matins, je lui adresse un « bonjour » hésitant. Comme tous les matins je n’ai que l’écho de ma voix en retour.

Je passe devant mon ancien bureau. Du temps où j’étais responsable du département communication.
Du temps où j’étais quelque chose.
La porte vitrée me permet de distinguer la silhouette longiligne de Sandra. Je devine son air jubilatoire tandis qu’elle tape énergiquement sur le clavier ce qui doit être un rapport d’activité destiné au N+1.

Je continue ma traversée, croise Alex et Sophie en pleine conservation. Ils ont été embauchés en même temps que moi en 2004. Nous avons travaillé ensemble sur le projet novateur « Talents 2014 ». Pendant des mois. De façon intensive, acharnée, tôt le matin, tard le soir, samedi compris. Surnommés « les trois mousquetaires » par le reste de l’équipe, nos pauses cafés étaient systématiquement synchronisées. Aujourd’hui, en m’apercevant, ils se contentent de baisser le regard, et un silence pesant s’installe.

Je gagne finalement la porte tout au fond du couloir. Celle située juste à côté du local technique de Sarah, la femme de ménage. Le balai et le seau, mal rangés, m’en interdisent l’accès. Ça ne lui ressemble pas, elle doit être en retard sur son planning.
Je les soulève et les replace méthodiquement.
Lentement.
Presque au ralenti.

Faire durer.
Reculer.

Je me décide à ouvrir mon bureau. Un splendide 10 m2 doté d’une fenêtre immense, de la taille d’une boîte à chaussures. Comme tous les jours depuis que j’ai attrapé cette maudite méningite, et que j’ai refusé de me rendre au congrès international de notre sainte institution, je tombe lourdement sur ma chaise.
J’allume l’ordinateur.

Et j’attends.
J’attends.
J’attends encore. Que l’aiguille tourne, que les minutes se raccourcissent, qu’enfin elles me libèrent.

« Vous faites quoi dans la vie ? »
J’attends.

Sans activité.
Sans ordre de mission.
Sans objectif.
Sans rien.

J'attends.

J’attends qu’on me licencie.

PRIX

Image de Automne 2017
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Artvic · il y a
Un texte trop bien ! Émouvant encore !! Bravo Déborah
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Artvic!
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Jcjr · il y a
J'avais apprécié Carpe diem et là je me retrouve face à cette attente intolérable, dans ce placard des désavoués du travail. C'est sombre , bien écrit et malheureusement réel. Je vous invite à venir lire " l'essentiel "...
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Nadine Gazonneau · il y a
Excellent TTC fort bien construit et agréable à sa lecture. Mon vote avec plaisir.
Aujourd'hui mon haïku "le grand noir du Berry" est en finale du prix haïkus. Je vous invite à le découvrir. En vous souhaitant une bonne soirée. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry

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Arlo · il y a
Texte extrêmement fort en ressenti. Tous les aspects d'un burn out. Avant le licenciement, le placard. Très difficile à vivre voir survivre. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* retenu pour le grand prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Arlo... A bientôt.
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Noellia Lawren · il y a
merci pour votre texte, j' ai connu cette douloureuse "attente" cette interminable "attente" avec l'issue fatale qui vous détruit, votre texte est très bien écrit , à la fin de sa lecture j'avais la gorge nouée, bravo mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et bonne chance

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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Noellia pour ce gentil commentaire... Désolée pour vous...
Très belle journée, à bientôt.

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Scribouille · il y a
Très bien décrit/écrit, votre texte a réussi à me faire ressentir une petite boule d'angoisse comme si j'y étais. Quel dommage d'arriver trop tard pour la désignation des finalistes.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup... Peu importe la finale, ce commentaire me touche. A bientôt
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Océan · il y a
La dure réalité d'une mise à l'écart professionnelle. J'ose espérer que cette terrible expérience n'est que fiction. Mes votes max pour vous. Un petit passage de soutien sur ma page si vous voulez... Pour la fin de l'automne...
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup... Oui c'est une fiction... Je vais passer. A bientôt.
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Fred Panassac · il y a
Un suspense bien distillé pour décrire les dégâts de cette terrible placardisation. Mes votes pour ce concours d'automne.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Fred d'être passée sur ma page...A bientôt.
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Bertrand · il y a
un court
terrifiant
sur la maladie
qui retire tous les
oripeaux de la vie
professionnelle et
personnelle^^+5

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Déborah Locatelli · il y a
Merci Bertrand...Félicitation pour tes Bd toujours à couper le souffle.
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Bertrand · il y a
Merci Deborah
de la couleur bientôt ^^

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Zouzou · il y a
une des plus terrible attente , bien décrite , mes votes!
je vous invite si vous voulez dans ma 'Mante Orchidée' , merci

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Déborah Locatelli · il y a
Merci Zouzou. Je vais passer.
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