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Sonia

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Avez-vous déjà connu comme moi ces journées, ces heures fébriles, rythmées par des minutes interminables ? Des minutes d’une exaspérante longueur qui vous séparent de l’instant libérateur comme autant de petits murs à abattre.

Hier a été une de ces journées. Une de ces journées à rendre les armes sans se battre, à rester blotti sous les couvertures, le nez enfoui dans l’oreiller. Une journée où la simple perspective de l’attente vous rend mou et sans vie. Une journée de lutte où chaque pas est un défi, où chaque souffle même devient douloureux et où le ventre se tord sans relâche. Peut-être je suis même fiévreux.

Alors comme moi sans doute et comme ma voisine aussi, vous essayez de penser à autre chose qu’à cette attente. De prime abord, ça semble simple : « Change-toi les idées. Allume la télé », ai-je entendu ce matin en déposant les poubelles sur le palier.
L’esprit entame alors un combat féroce avec Nagui et Sophie Davant. Pauvre et pitoyable combat perdu d’avance tant l’attente déplace les perspectives, amoindrit les champs de vision et anéantit tout effort de diversion. Nagui et Sophie deviennent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire figurants au dernier plan de notre sitcom mental.

Et puis c’est physique aussi. On sursaute aux bruits de pas du 6ème étage, on frémit au klaxon du livreur. Et ce ne sont que des exemples. Aujourd’hui, vers dix heures, le facteur a sonné à la porte et j’ai bien vu, à son air étonné, qu’il me trouvait bien trop blême. Bien trop blême par rapport à ses critères de normalité (et il voit à mon sens suffisamment de personnes quotidiennement pour avoir un panel plutôt représentatif en terme de pâleur et autre lividité). Bien trop blême donc mais surtout bien trop fébrile pour prétendre passer ma journée avec Nagui et Sophie paisiblement affalé devant la télé.

Et puis, il y avait le pyjama.

Quiconque est dans l’attente apprécie généralement son pyjama. Un vêtement personnel et rassurant, imprégné des odeurs corporelles du sommeil salvateur, ce sommeil béni qui vous sauve du bras de fer qui vous terrasse par ailleurs pendant la journée. Bref, j’étais blafard et j’ai ouvert au facteur en pyjama en début d’après-midi. Et cela l’a inquiété.
« Vous êtes sûr que ça va ? », me demanda-t-il encore. J’acquiesçai pour la troisième fois et fermai la porte.

Vers quinze heures, je parvenais à m’extraire du canapé au profit d’une lueur d’espoir. Comme un infime décalage dans la course des minutes qui m’a insufflé comme un sursaut de vitalité et propulsé dans la rue. Je n’oubliais pas que si j’attendais, j’étais aussi attendu et ne devais pas être en retard.

Un peu plus tard alors, et dans un autre lieu, j’étais extirpé de ma torpeur par un vieil homme fripé assis à mes côtés. Il toussotait dans son mouchoir. De ces espèces de vieux mouchoirs comme on en fait encore, des mouchoirs à carreaux bleus et marron, des mouchoirs d’une taille impressionnante. Cet homme avait prévu d’attendre aussi, alors il avait vu grand dans le choix de son accessoire. Il tenait son mouchoir déplié sur ses genoux, comme s’il s’était agi d’une serviette de table. Il exhibait ses crachats et le dégoût me ranima. Une espèce de reconnexion à la réalité en quelque sorte, alors que j’errais fébrilement en moi-même depuis une bonne heure déjà. Je détournais le regard, me disant que chacun gérait sans doute l’impatience et les heures à sa manière, mais qu’enfin, en faire profiter ainsi les autres, c’était tout de même un peu égoïste.

Bref, j’attendais toujours.

Je ressentais maintenant une espèce de compression au niveau de la cage thoracique et me demandais si le mal s’était étendu, si ma tension nerveuse ne prenait pas désormais une telle ampleur qu’elle risquait d’induire des conséquences désastreuses sur mes capacités pulmonaires ou mon cœur. J’avais lu de nombreux articles sur la question du stress, de son impact néfaste sur le corps. Ces informations glanées en toute innocence au gré de mes lectures refluaient maintenant de plein fouet et accentuaient ma détresse. Si l’on m’avait posé la question, si même le vieux monsieur fripé m’eut posé la question, j’aurais volontiers répondu que je me sentais très mal. J’aurais partagé mon mal être et sollicité un peu de réconfort. Mais mon voisin continuait de cracher avec ferveur et régularité. D’après mes comptes, il toussait toutes les 3 minutes. Et le facteur plein de sollicitude m’avait oublié et poursuivi sa tournée.

Seul avec moi-même en pyjama, j’attendais donc toujours dans la plus extrême solitude morale et physique.

Il faut reconnaître que c’était plus long encore que prévu. Alors mon estomac m’en voulait. Bien que vide depuis la veille, il m’envoyait d’inquiétants signaux d’alerte que je ne pouvais feindre d’ignorer. J’avais repéré les toilettes, signalées par un ravissant petit Manneken Pis en acier jauni. Mais pouvais-je vraiment me permettre de disparaitre quelques minutes, anéantissant peut-être par négligence toute une éprouvante journée d’attente et d’espérance ? « Vous n’étiez pas là à l’heure dite, Monsieur. Je ne peux plus rien pour vous aujourd’hui ». Perspective intolérable.

Et puis enfin, alors que je n’y croyais plus - ou presque plus - la porte s’ouvrit. Mon cœur fit une embardée dans ma poitrine et j’en eus le souffle coupé. Enfin, ces heures de souffrance, cet état d’engourdissement fébrile, cet effort innommable allaient payer.

Je le regardais avec l’espoir du condamné :
« Est-ce que vous m’autorisez à passer aux toilettes avant d’entrer, Docteur ? »

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