2
min

L’art de laisser passer les trains

Image de Jeanne Mazabraud

Jeanne Mazabraud

94 lectures

87

Mon mec, c’est un vieux. La peau du ventre aussi plissée que ces chiens chinois, les sharpei je crois. Il a perdu dix kilos, alors il gondole de partout. C’est comme s’il avait eu un gros chagrin et que son corps, à force de pleurer, se soit vidé de toute son eau. Il se ratatine comme une gourde vide.

Ses jambes le portent encore, mais mal. Les cuisses ont racorni. Au toucher on dirait du papier de verre, de la toile émeri ; ça fait un drôle d’effet. Avant de sortir il avale en douce un ou deux cachets qui atténueront la douleur et lui permettront de tenir un peu la distance.

Quand il ignore qu’on le regarde son visage prend l’eau. Les yeux gris vert fondent de tristesse. Les joues sont creuses. Machinalement il passe sa main droite sur l’arête du nez. Un tic que je lui ai toujours connu, mais qu’il répète de plus en plus souvent et accompagne d'un regard ailleurs, inaccessible.

Sur la photo de cet été, prise dans son jardin du Sud, il porte une chemisette bleue et un pantalon blanc. Il sourit. Ses joues sont pleines. Son front dégarni renforce son air d’intelligence. Il est bronzé, en bonne santé. Heureux.

En quelques mois il a fondu de douleur.

Elle a été hospitalisée en septembre à Saint Antoine. Chaque jour il prenait le RER, descendait Gare de Lyon. Au début il trottait la rejoindre, plein d’espoir. Ses pas se sont ralentis au fil des jours : elle ne guérissait pas. Les soins semblaient l’épuiser. Les toubibs ont, enfin, dit la vérité : elle ne s’en sortira pas. Le mieux qu’on puisse faire c’est l’accompagner, calmer les crises, prévoir une fin douce.

Pour l’accompagner, il l’a accompagnée ! Il est devenu son miroir, dépérissant au même rythme qu’elle, infligeant à ses proches un mutisme total sur le drame en cours. Elle avait exigé qu’on fasse comme si tout continuait comme avant. On ne parlait pas de la maladie qui la minait et le minait, lui, encore plus qu’elle...

Chaque jour il s’enfournait dans le RER, descendait Gare de Lyon, cahin caha se poussait jusqu’à l’hosto. A son retour je le ramassais à la petite cuillère...

Je loge dans l’appartement en face du sien, à Nanterre, pas très loin de l’université. Il y a enseigné. J’ai même été son étudiante. Son intelligence, sa voix grave. Son sourire timide : je suis tombée sous le charme. Coup classique. Et lui... Il fuit les mots.

On a attendu longtemps, très longtemps, trop longtemps. On a laissé passer les trains. On en a loupé quelques uns. Et on est monté en marche presqu’au dernier moment.

C’était il y a trois ans. A l’époque je vivais au Vésinet. J’avais péniblement décroché un job de maîtresse-assistante à Nanterre où je me rendais en RER. D’une certaine façon on a toujours eu la fac et le RER en commun. Un soir, en sortant de cours, il est monté dans le wagon avec moi : « on descend au prochain arrêt » a-t-il murmuré. L’hôtel était réservé.

J’ai décidé, contre son gré, de déménager près de lui. Et pourtant elle ne m’a jamais vue, ou, si ce fut le cas, elle ne s’est doutée de rien. On a eu des moments de plénitude éphémère. Cela suffisait. C’était bien. On se croisait dans le hall et l’un ou l’autre –parfois les deux- chuchotait « on descend au prochain arrêt ? ». Et hop !

Maintenant qu’elle est morte j’ai hérité d’un vieux. Presqu’un débris. Il lit Romain Gary et, le soir, dans les draps, me répète : « au delà de cette limite votre ticket n’est plus valable »...

Et je pleure en silence dans ses bras.

PRIX

Image de Les 40 ans du RER

Thèmes

Image de Très très courts
87

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Gisny
Gisny · il y a
L'air de rien, je suis émue. Des joies, des peines, de la douceur et cette phrase : " Au delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable " ! La vie en somme !
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Touchée, merci !
·
Image de Lili Caudéran
Lili Caudéran · il y a
C'est douloureusement beau et si bien écrit... J'étais passée à côté.
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Merci pour ce rattrapage !
·
Image de Marie Hélène Peneau
Marie Hélène Peneau · il y a
Magnifique histoire, avec juste ce qu’il faut de cynisme pour grincer des dents et bloquer les larmes
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Merci d'être passée me lire alors que je suis hors concours. Cela me touche.
·
Image de Marie Hélène Peneau
Marie Hélène Peneau · il y a
C’est toujours un plaisir
·
Image de Ch. Deguerrelasse
Ch. Deguerrelasse · il y a
Fred a écrit (ci-dessous) exactement ce qu'a été ma réaction.
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Merci, même si c'est trop tard pour la sélection, cela me touche beaucoup
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
j'ai adoré, mes 5 votes avec plaisir
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Merci beaucoup !!!
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une histoire poignante, un angle inattendu pour aborder ce thème de l’anniversaire du RER. Toutes mes voix pour ce texte qui m’a touchée par son sujet et son écriture. J’espère que vous serez sélectionnée en finale.
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Merci beaucoup Fred
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Quelqu'un qui sait écrire... me voilà rassuré... provisoirement. Lecture plaisante d'un ttc très agréable. Mon vote
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un agréable moment de lecture ! +5
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Bingo ! Merci Jean
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Un texte émouvant !
Apprécierez--vous "Un coin de parapluie" ma participation à ce prix ?

·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
Vous lirai d'ici demain.
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Merci et belle journée !
·
Image de Jarrié
Jarrié · il y a
Douloureusement Beau. Merci.
·
Image de Jeanne Mazabraud
Jeanne Mazabraud · il y a
C'est moi qui vous remercie
·