L’arrêt des enfants de papier

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Sacha se lève à regret : Edmond Dantès est sur le point de s’enfuir et il aimerait continuer son trajet sur quelques pages pour savoir s‘il va réussir. Son copain Manuel a raison : Le Comte de Montecristo vaut une série TV ! Dantès est dans un sac et Sacha face à la porte quand le RER freine dans le tunnel sombre. Une voix résonne : « Mesdames, messieurs, au prochain arrêt, nous vous remercions de ne pas ouvrir les portes, ni de descendre sur la voie. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée. » 
La rame stoppe dans le silence, puis la lumière s’éteint, déclenchant un concert de protestations. Par jeu, Sacha actionne la poignée de la porte. Contre toute attente, la pression se relâche et les deux battants s‘écartent assez pour lui laisser le passage. Il jette un œil dans le tunnel et s’apprête à refermer la porte quand une silhouette passe devant lui, déambulant dans l’espace qui sépare la rame du tunnel. L’homme est grand, dégingandé, porte un chapeau bleu et une écharpe assortie. Une fleur orne la boutonnière de sa veste de jean. Il adresse un petit sourire au garçon et s’éloigne en sifflotant.
La tentation est trop forte : Sacha se glisse dans l’ouverture et emboîte le pas à l’inconnu. Au pire, il arrivera sur le quai du prochain arrêt. Il faudra éviter de se faire prendre, c’est tout. Le temps que ses yeux s’accoutument à l’obscurité, il a parcouru une dizaine de mètres. Il se demande s’il doit héler l’inconnu, mais celui-ci s’est évaporé. Sacha avance avec prudence et, guidé par le bruit des pas, découvre une ouverture ménagée dans la paroi. Il s’y engage, accélérant un peu pour ne pas perdre la trace de l’homme. Au loin, il distingue une lumière bleutée. La silhouette fine qu’il suit se détache un instant dans un halo plus clair, puis se tourne et lui fait signe d’avancer. Le garçon approche et débouche dans une vaste pièce dont les murs sont couverts de livres. Un petit garçon bouclé lui sourit aimablement, ses lunettes à monture bleu vif en équilibre sur le nez.
— Bonzour, tu es nouveau ?
— Euh...
— Suis-moi, ze vais t’expliquer !
Le gamin lui attrape la main et le tire vers les rayonnages. Sacha se laisse faire, cherchant de l’œil l’homme qui l’a conduit en ce lieu étrange, mais il s’est encore volatilisé.
Le petit s’arrête devant une étagère couverte de romans de poche aux couvertures abîmées, comme s’ils avaient été lus des dizaines de fois, avaient traîné dans de nombreuses poches, été tordus au milieu de foules compactes.
— C’est ici que sont ranzés les livres abandonnés dans le RER et le métro ! Tu sais, quand les zens décident de donner le livre qu’ils viennent de finir, ou se débarrassent de celui qu’ils n’arrivent pas à aimer ?
— Euh... Oui, je vois ce que tu veux dire, mais je croyais que c’était pour que quelqu’un d’autre en profite...
— Oui, mais les zens ont pas l’habitude, ils osent pas... Alors nous, on les ranze par zenre. Et après...
— Assieds-toi, je vais t’expliquer.
Une fille se matérialise sous le regard de Sacha. Elle désigne un espace formé de banquettes de RER fixées au sol, s’installe et prend le petit sur ses genoux. Sacha s’assied face à eux. Le petit tend la main et attrape sur une table un livre d’histoires dont il commence à tourner les pages.
— On les lit, et après il nous faut repérer les passagers qui pourraient les aimer. Des fois on se trompe, surtout au début, mais souvent la personne apprécie notre petit cadeau.
— Mais, comment faites-vous pour savoir ?
— C’est simple : on se mêle à la foule sur les quais ou dans les rames et on observe les gens qui lisent des livres ou sur leur téléphone. On essaie de savoir ce qu’ils aiment en lisant par-dessus leur épaule ou en faisant tomber leur bouquin dans la cohue. Quand on trouve quelqu’un qui nous inspire, on tente.
— Qui êtes-vous ?
— Alexandre nous appelle ses « enfants de papier ».
— Alexandre ?
— L’homme que tu as suivi. Il nous a tous amenés ici. Je suis sûre que tu lisais dans le RER. Alexandre a dû penser que tu pourrais nous rejoindre.
— Mais... Vous vivez ici ?
— Un peu. Certains d’entre nous sont ici depuis des années, les autres vont et viennent sur leur temps de loisir...
— Mais comment pouvez-vous disparaître sans que personne ne s’en rende compte ?
— On n’a jamais eu de problème. Quand nous sommes ici avec les livres, c’est comme si le temps était suspendu... Une parenthèse enchantée, tu vois ?
Sacha se tait, abasourdi. Le petit garçon s’est endormi sur la fille, son livre plaqué sur le ventre.
— Tu n’es pas obligé de rester avec nous. Mais si tu es pressé de savoir si Edmond Dantès s’en sort, tu peux t’installer là...
Elle désigne un endroit bien éclairé où plusieurs enfants lisent, assis, couchés sur le dos ou sur le ventre, des coussins et des couvertures autour d’eux.
— Non, merci, je voudrais repartir, j’ai un match de foot.
— Comme tu veux. Mais tu dois signer le registre.
Elle se lève et va prendre un gros livre relié de cuir vert, ouvert à une page à moitié couverte de noms. Elle le lui tend avec un stylo.
— Tu inscris ton nom, ton âge, le livre que tu lisais quand tu es arrivé et tu signes.
Sacha s’exécute. Il trace les mots sur le papier épais, des dizaines de questions se bousculant dans sa tête.
« Mesdames, messieurs, merci pour votre patience. » Un sifflement aigu lui vrille les tympans. Il lève les yeux et se retrouve face à la porte fermée du RER. La rame s’ébranle et roule quelques minutes avant de stopper sur un quai.
Un impatient le pousse pour ouvrir la porte, puis il se laisse porter par un flot de passagers avides de retrouver la ville. Groggy, il se dirige vers la sortie. Avant d’emprunter le couloir qui le mènera dehors, il jette un œil derrière lui. Sur le quai d’en face, assis sur un siège de métal orange, un petit garçon bouclé aux grosses lunettes bleues lui fait un signe amical. À cette distance, Sacha ne parvient pas à déchiffrer le titre du livre qu’il a posé sur ses genoux.

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J.H. Keurk · il y a
Un beau conte. Bonne chance.
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Gecko Bleu · il y a
Merci !
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Yasmina Sénane · il y a
Je viens vous renouveler mon soutien !
Une histoire comme on les aime ...

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Gecko Bleu · il y a
merci!
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Nualmel · il y a
Un peu de fraîcheur... ouf !! J'aime bien les gecko, quand je les rencontre en Indonésie ou ailleurs.
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Gecko Bleu · il y a
Merci!
Oui, j'ai essayé d'aborder le sujet sous un angle différent :-)

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Nualmel · il y a
Et ca m'a fait du bien...
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F. Gouelan · il y a
Joli conte fantastique.
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Sophie Dolleans · il y a
Un joli conte !
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SakimaRomane · il y a
Elle est bien jolie cette petite histoire :)
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Abi Allano · il y a
Un très joli récit plein de magie.
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Gecko Bleu · il y a
Merci!
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Utilisateur désactivé · il y a
un texte bien écrit et une histoire très plaisante.Un endroit qui devrait exister. Bravo!
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Gecko Bleu · il y a
Entre nous, cet endroit existe, mais chuuuuttt...
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Gilbert Legrand · il y a
très beau texte sur les livres et leur imaginaire, cela pourrait il exister pour les grands qui ont perdu leur ame d'enfant ? merci pour ce beau moment
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Gecko Bleu · il y a
Merci!
Bonne idée, déposons les âmes trouvées rue Morillon...

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Bernard Boutin · il y a
La bibliothèque fantastique gérée par des enfants sous le signe des mots bleus !

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