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L’armée des brumes

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Jeanne Mazabraud

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Avec un cri de colère le gecko se jeta sur la népenthe dont le réceptacle rouge sang venait d’absorber l’un de ses congénères. L’odieuse carnassière ! Il ne se passait plus une nuit, plus une journée sans que les colonies dévoreuses n’attirent dans leurs pièges sucrés des milliers d’habitants de la Forêt des Brumes. Drapées dans des lambeaux de nuages qui dissimulaient leurs feuilles vénéneuses les népenthes menaient sans relâche leur œuvre destructrice.

Elles avaient commencé par les tout petits insectes, les moucherons microscopiques, les larves et les œufs de fourmis noires et fauves, mais rapidement leur voracité s’était étendue aux mouches bleues, aux scolopendres nains, aux moustiques tigres – affaiblis par l’humidité constante -, aux araignées nécrophages, avant de s’en prendre aux geckos, la caste la plus élevée de la Forêt.

Au fil des siècles, en dépit de leur laideur et de leur très petit format les geckos avaient développé une merveilleuse sensitivité qui leur permettait de percevoir couleurs, formes, mouvements de tous les êtres du Royaume. Là où scolopendres et moustiques ne distinguaient, au-delà de quelques centimètres, que bouillie blanchâtre, les geckos voyaient les palmes des fougères géantes, d’un vert merveilleux, les troncs abrupts des arbres géants. Ils en escaladaient les ramures grâce aux ventouses de leurs ridicules courtes pattes. Leur cervelle s’était développée jusqu’à – presque - leur permettre de penser ! Bientôt ils seraient maîtres de la Forêt...

Et voilà que les népenthes, ces légumes venimeux, s’employaient par pure voracité à contrarier le cours des choses.

Et le Grandtout laissait faire, à l’aise sur son trône au-dessus des nuées, inondé de lumière, insoucieux de ce qui se passait dans les profondeurs blanches et grises sur lesquelles il régnait mais dont il ignorait tout. Et voulait tout ignorer.

Les habitant de la Forêt des Brumes ignoraient eux aussi à quoi ressemblait le Grandtout. Aucun d’entre eux ne s’était risqué à se propulser au-dessus des masses blanches qui constituaient l’univers connu. En dépit de leur agilité les geckos eux-mêmes ne s’étaient pas aventurés si haut.

La gravité de l’attaque népenthesque fit changer les choses.

Le plus ancien gecko – dit le Général - convoqua ses congénères : « mes sœurs, mes frères, il faut agir ! Ne restons pas les ventouses collées à nos arbres. Sinon les népenthes finiront par nous bouffer tout cru ! Que faire ? Toutes les idées sont bonnes à prendre. Allez, parlez ! ». Un brouhaha s’éleva, amorti par la brume. Les neurones tournaient à plein régime mais les synapses tout neufs éprouvaient encore quelques difficultés à se connecter. On criait, en battait des ventouses, mais rien de cohérent ne sortait de ce magma. Soudain, juché sur une fronde de fougère d’argent, un jeune gecko – surnommé Micron en raison de sa petite taille - prit la parole ; il s’exprimait sans hésiter, avec clarté : « mes sœurs, mes frères, un seul être peut nous sortir de là ; c’est le tout puissant Grandtout. D’un geste il annihilera le pouvoir néfaste des népenthes. Allons le supplier de nous aider ». Les vieux geckos, dont le cerveau reptilien n’était pas formaté pour comprendre un vocabulaire complexe, grognèrent un peu, mais ils se rangèrent à l’avis du Général qui soutint sans hésiter le Petit Jeune : « Il a raison. Il faut demander l’aide du Grandtout ». Déjà, les plus vifs se préparaient, frottant méticuleusement leurs ventouses de jus d’hévéa pour mieux adhérer aux troncs géants qu’ils allaient devoir escalader.

On s’équipa du mieux possible, attendant la nuit au pied des trois arbres dont on avait déterminé qu’ils étaient si hauts que leur cime pouvait permettre d’approcher le domaine du Grandtout. Et l’on partit, faisant courir les ventouses sur l’écorce rugueuse. Les blessés se soignaient au jus d’hévéa, au cours des courtes haltes que s’accordait l’Armée des Brumes pour reprendre des forces. Micron avait pris la tête. Le Général fermait la marche. On se nourrissait de moucherons séchés et on broutait les lichens et les mousses. Les perles de brume en suspension étanchaient la soif.

Le troisième jour les troncs se firent plus lisses, l’air semblait plus léger. On l’aspirait par grandes goulées qui irriguaient immédiatement le cerveau. Fouettés par cette atmosphère nouvelle les geckos avançaient sans s’arrêter, libérés de l’épaisse crasse de nuages. Une douceur bleutée les enveloppait.

Mais la chaleur aussi se faisait sentir. Il fallut prolonger la halte lorsque les plus vieux réclamèrent de l’eau, yeux exorbités, écailles en bataille. Les perles de bruine se faisaient rares. L’Armée des Brumes n’était plus dans son élément...

On s’adapta. On laissa la vieille garde sur place pour surveiller les arrières. Vaillamment les jeunes continuèrent l’escalade.

Les couleurs devenaient de plus en plus crues. Les verts de plus en plus verts. Les bruns se mordoraient. Des fleurs roses, rouges et blanches jaillissaient au cœur des branches. Les geckos allaient d’émerveillement en émerveillement. Tant et si bien qu’ils franchirent l’ultime frange de brume sans y prendre garde.

Et soudain...
Soudain, Il était là, brûlant, aveuglant, éblouissant, d’or pur. Majestueux, omniprésent et invisible à la fois.
Le Grandtout !

Et alors ?

L’armée des Brumes périt-elle grillée par les rayons du Grandtout ?
Les geckos réussirent-ils à obtenir l’intercession de leur divinité imaginaire et regagnèrent-ils leur Forêt des Brumes d’où les vénéneuses népenthes avaient été bannies ?

Décidèrent-ils de se dorer la cuirasse sous le soleil ?

À vous d’écrire la fin de l’histoire. Il vous reste 2384 signes...

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
Imaginatif et stimulant pour l'esprit, ce conte philosophique. J'ai beaucoup apprécié.
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Monique Feougier · il y a
Merveilleuse cette balade dans votre univers...je ne comprends pas pourquoi vous n'êtes pas en finale...une erreur sans doute ! Bravo c'était un bon moment de lecture
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci !
La loi de la démocratie...

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Monique Feougier · il y a
Pas juste !
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Jeanne Mazabraud · il y a
Bien vu. Et bonne chance !
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Richard Laurence · il y a
Ah... toujours aussi laconique, Jeanne... :)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Jeanne Mazabraud · il y a
Dit comme cela il faut aller vous lire.
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Bertrand · il y a
une merveilleuse plongée
dans le microcosme
d'une forêt tropicale
dont les habitants
entreprennent l'ascension
Un conte aux mille couleurs^^+5

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Jeanne Mazabraud · il y a
Et un merveilleux commentaire. Merci Bertrand !
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Bertrand · il y a
à bientôt
Jeanne^^

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Pascal Depresle · il y a
Bravo Jeanne pour cette superbe histoire. Mes votes maxi.
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Jeanne Mazabraud · il y a
Mes remerciements maxi aussi !
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Yasmina Sénane · il y a
Super votre récit avec une chute bien envoyée ;-)
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Henri LOUP · il y a
Imaginarius politicus et complexus ! sE METTRE MICRON EN TÊTE ? Allons-nous pouvoir inventer la fin de l'histoire? Bravo pour le conte.
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Jeanne Mazabraud · il y a
Et si elle n'avait pas de fin ?
Bon retour Henri Loup !

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Sibipa · il y a
Je me suis laissée par votre conte et j'arrive à cette chute extrêmement innovante et déroutante. Je la trouve géniale !!! +5
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Jeanne Mazabraud · il y a
Ah super ! Très contente que cela vous plaise.
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