L’Arlequin du Limousin

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Il est grand temps de rallumer les étoiles. G. Apollinaire  [+]

Image de Été 2018
Lorsque la foule pénétra la rame du métro, une odeur d’étable et de foin emplit brutalement nos narines. Nous nous rendions au théâtre du Vieux Colombier, douce soirée culturelle qui débutait généralement (et devait se terminer) par un transport en métro, la circulation automobile et intra-muros étant quasiment interdite par la mairie de Paris. La foule bruyante et pénétrante se décomposa rapidement en personnages, la troupe s’installa autour de nous et joua spontanément une petite pièce. Derrière nous le chœur des garçons, la blague facile, la plaisanterie salace, le cœur sur la main. Sur le siège, face à nous le chœur des filles, rieuses, énamourées, excitées d’avoir inhalé toute la journée l’odeur des bestiaux exposés au hall 4 du salon de l’agriculture.

Loraine se tenait un peu à l’écart, elle souriait aux anges, consultait fébrilement son smartphone pour prendre des nouvelles de ses amis, connaître la suite de la soirée, la météo du lendemain et tout le toutim. Loraine souriait lorsqu’une sorte d’Arlequin s’approcha. Un beau jeune homme barbu (comme tous les jeunes hommes du moment), l’œil pétillant, un brin titubant dans l’allée centrale lorsque la rame de métro quitta la station Porte de Versailles.

Arlequin était venu du Limousin pour visiter le salon de l’agriculture avec ses amis. Sans doute lassés de voir les vaches, les moutons et autres cochons d’élevage, Arlequin et ses amis s’étaient quelque peu attardés dans l’allée des vins, des bières et autres boissons de notre terroir (ils ne goûtèrent guère le jus de pomme). En riant de bon cœur, Arlequin du Limousin expliqua avoir déniché un stand de producteurs de rhum venus des îles dont les produits nous valaient cette bonne humeur ambiante.

Loraine riait de voir ce garçon allumé lui tenir à peu près ce langage :
— Mademoiselle, je suis venu de province pour vous rencontrer. Je vois que vous aimez les paysans. Acceptez que je sois votre serf et que je puisse cultiver votre jardin.
La belle avait du rouge aux lèvres et lui répliqua :
— Ecoutez Arlequin, nous n’avons pas gardé les chèvres ensemble, il semble que vous allez un peu vite en besogne,
— Ah les chèvres, vous avez raison, il n’y en a pas dans ma région. Le Limousin est une terre réputée pour sa race bovine. Elles sont de couleur marron comme vos yeux et avec des lèvres roses comme les vôtres.
Le chœur des garçons riait de cette joute et invectivait le chœur des filles. La pièce devenait interactive (c’est très en vogue au sein des collectifs de théâtre). Limousin nous demanda si nous n’étions pas importunés par cette scène et le rire un peu fort de ses amis. Nous devions le rassurer de toute gêne et l’encouragions à poursuivre la comédie.
— Mademoiselle, que puis-je faire pour vous séduire et attirer durablement votre attention ? Il me semble que vous ne me prenez pas au sérieux.
— Peut-être pourriez-vous esquisser un pas, une danse de votre Limousin natal ?
— J’aimerais tant vous satisfaire mais la place me manque et je ne voudrais pas bousculer les honorables voyageurs de cette rame. Voulez-vous que je chante ? J’ai le gosier bien dégagé.
— Ecoutez Arlequin, je n’ai pas l’oreille très patiente et je crains que tout l’alcool ingéré ne ressorte de votre gosier.
Le chœur des filles riait de cette belle répartie. Nous étions ravis par le jeu, nous nous surprîmes à applaudir à tout rompre.

Arlequin, épuisé, s’assit par terre au pied du siège tenu par Loraine qui en profita pour se recoiffer. Le rideau se baissa quelque peu, les portes s’ouvrirent, Sèvres-Babylone nous devions descendre pour rejoindre le théâtre. La pièce qui se jouait ce soir-là parlait de la maladie et de la mort, de l’attente rongée par l’ennui d’une famille éplorée. La pièce qui se jouait ce soir-là plus poétique, plus littéraire, n’eut, je dois l’avouer, pas la même saveur que le marivaudage improvisé dans le métro parisien à la sortie du salon de l’agriculture.

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