L'Arène des Mères Promises

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Image de Eté 2016
La salle d’attente. Carrée, un gros vide au milieu. Les gens qui sont assis regardent ceux qui arrivent, comme si des acteurs entraient en scène, ou plutôt dans l’arène. Ceux qui arrivent et qui sont habitués prennent place directement, sereins car ils connaissent le « processus ». Les novices, eux, filent tout droit devant la porte du secrétariat, continuellement occupé, et se tassent contre le mur, debout, derrière le seuil jaune de « discrétion ».

On est assis-là et on se regarde, en prenant l’air de ne pas le faire. On ne peut pas s’en empêcher. On se demande pourquoi les autres viennent, s’ils ont les mêmes problèmes, et s’ils les vivent mieux que nous. L’espace d’une seconde leur présence nous fait nous sentir moins seuls ; mais l’illusion ne dure pas. Certains viennent en couple, je me dis qu’ils doivent être près du but. Ou alors au début du parcours, et faisant tout à deux pour se donner du courage. Mais beaucoup se rendent seules à ces rendez-vous, à force. Comme moi à présent.

La première fois que je suis venue, j’ai demandé mon chemin à l’accueil, et on m’a dit de descendre au « rez-de-jardin ». Je n’avais jamais entendu cette expression. Il n’empêche que le lieu en lui-même est curieux : un bocal sur un jardin, assombri par l’imposante bâtisse qui lui fait face. Les murs sont jonchés de photos et d’affiches, que je connais par cœur. Mais je les lis quand même, pour me distraire, ou pour me rassurer peut-être. Comme quand, petite, je lisais le dos des paquets de « Corn Flakes » à chaque petit-déjeuner.

Régulièrement, on entend un claquement de talons féminins s’amplifier depuis le fond du couloir. Une blouse blanche apparaît enfin, une liste à la main, qui appelle un nom. L’une de nous se reconnaît, se lève et la suit. Dix minutes s'écoulent, vingt certaines fois. Puis la jeune-femme repasse dans l’arène et puis s’en va ; parfois l’expression satisfaite, en saluant « les assis » qui attendent encore ; parfois des sillons noirs sous le regard, hâtant le pas pour quitter ces lieux devenus insoutenables.

Certains jours il y a des femmes très élégantes qui se lèvent, avec une allure telle qu’on les prendrait pour des Invincibles, des femmes parfaites. Je pense alors en moi-même qu’elles cachent bien leur jeu. Qu’on soit femme fatale, femme enfant, ou garçon manqué, cette salle d’attente nous ramène toutes à une faille commune.

À la longue, certains visages deviennent presque familiers. On se sourit pudiquement quand les regards se croisent, des complicités naissent, puis disparaissent quand le visage dont on ignore le nom ne vient plus aux rendez-vous. On se dit que c’est bon signe, sans doute, et on se réjouit pour celle qu’on ne voit plus.

« Madame S. ? »

Cette fois c’est à mon tour. Soulagement et anxiété se mêlent. J’emboîte le pas de la dame en blouse et nous pénétrons dans une deuxième salle, car « vous comprenez, il y a beaucoup de monde ce matin, et il a fallu paralléliser ». Je réexplique mon cas un peu particulier, et rappelle qu’il faudra faxer les résultats avant midi pour que l’équipe qui gère mon dossier puisse m’indiquer la suite du protocole. L’examen se passe, mon corps est bien là mais mon esprit vagabonde. Une fois le comptage terminé, je rassemble mes affaires machinalement, je dis « au revoir, merci ».

Je retraverse la salle carrée en tâchant d’imiter « les Élégantes », sans trop y croire, mais pour me donner une contenance. Et je m'imagine alors, comme si ma pensée pouvait influer le cours des événements, que je traverse cette arène pour la dernière fois.

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