L'Ami Voyageur

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Image de Eté 2016
Pourquoi avoir peur de mourir quand on a bien vécu ?
Seuls ceux qui courent après la vie ont peur de la voir s’échapper sans avoir pu la saisir,
de la voir s’éteindre avant d’avoir pu se repaître de sa lumière,
ou pire,
de n’avoir jamais pu allumer la chandelle...


Avec la vieillesse venait la mort, c’était rarement une exception ; mais la mort pouvait s’inviter sans que la vieillesse ne soit présente.
Dans le cas d’Henry, la vieillesse était sa compagne depuis un très long moment déjà, mais la mort devait avoir du retard sur son planning car elle n’avait toujours pas enjambé le pas de sa porte. Sa force laissait à désirer, sa vision s’amenuisait de plus en plus rapidement, et ne parlons pas des bruits environnants, merci bien.
Pourtant, il y avait ce chien noir. Grand, fin, racé, au collier d’or orné d’un scarabée bleu, il était apparu un jour sans crier gare. Henry, malgré ses yeux fatigués, le voyait mieux que n’importe quel objet. Ce chien était d’abord resté à l’écart, puis s’était rapproché jusqu’à venir s’asseoir près de lui, au beau milieu d’un chaud après-midi.
« Qui es-tu, mon beau ? » demanda Henry, et il fut surpris d’entendre le chien lui répondre d’une voix nette et profonde, telle qu’il n’en avait plus entendu depuis des années :
« Je suis un ami.
— Pourtant, les autres te craignent. » affirma le vieil homme. Combien de fois avait-il vu des personnes s’écarter du chemin du chien noir, parfois précipitamment, ou bien sans s’en rendre vraiment compte ?
« Oui. Ils craignent ce qu’ils ne devraient pas, parce que ce qu’il y a au bout du chemin est inévitable. Et ils sont si occupés à craindre la destination qu’ils se ferment à ce qui se passe autour d’eux. Ce qui est dommage, car ce qui est important, c’est le chemin ; la destination ne change que très rarement. »
Henry comprenait sans vouloir comprendre. Qui avait vraiment envie de comprendre qui était ce chien ? Oui, quelques personnes, mais pas lui. Cependant, il articula :
« Tu es le voyage...
— Je suis un voyage parmi tant d’autres. » rectifia le chien.
Henry soupira, un peu las des jeux de devinette. Il était trop vieux pour ça.
« Tu es la Mort.
— Ce n’est que l’un des nombreux noms que l’on me donne. Certains sont plus imagés, d’autres plus crus, ou encore plus ou moins éloignés de la Vérité. Mais Mort est, je l’admets, celui le plus couramment employé. »
Henry ne quitta pas le chien du regard, sans pour autant le regarder dans les yeux, et après quelques minutes dans le silence le plus total, il lui demanda :
« Devons-nous y aller ?
— Es-tu pressé, ami ?
— Pas tellement...
— Alors pas la peine de courir, ton voyage ne commencera pas sans toi. Tu peux te préparer un peu.
— Un baluchon ?
— Il ne te sera pas d’une grande utilité...
— Et pour toi, un os à moelle ?
— Moque-toi, vieil homme, mais sache qu’à ce jeu-là, j’ai toujours le dernier mot. »
Henry ne manqua pas la petite étincelle de rire dans la voix du chien et expira bruyamment avant de lui dire : « J’ai en effet quelques affaires à régler avant de m’en aller.
— Bien. »

Deux jours avaient passé et Henry ne pouvait plus sortir du lit. Le chien s’approcha en silence et posa les pattes avant sur le matelas, une lanterne éteinte dans la gueule qu’il déposa sur les draps, à côté de la main du vieillard.
« Te voilà... » Le chien inclina la tête et Henry sourit légèrement : « Je ne suis pas en très bonne forme pour un voyage...
— Cela n’a pas d’importance. » Il donna un coup de museau sur la lanterne. « Il est temps. Pose ta main sur la lanterne et ne la lâche plus. Je vais te servir de guide.
— Est-ce que je dois... fermer les yeux ?...
— Ce n’est pas obligatoire, mais ce sera plus doux pour celui ou celle qui passera la porte de ta chambre. »
Henry inspira profondément, leva sa main tremblante pour la placer au-dessus de la lanterne, ferma les yeux et abaissa la main en expirant.
« Lève-toi. »
Henry se leva, plus léger que dans sa jeunesse et vêtu d’un habit de blanc éclatant, la main refermée sur l’anneau qui retenait la lanterne. Et, à l’intérieur des vitres, était logée une flamme blanche.
« Est-ce que c’est... ?
— Libre à toi de faire tes propres interprétations, mais ne lâche pas ta lanterne, tu te perdrais et je ne pourrai plus te guider. » Henry hocha la tête et le chien fit un pas de côté : « Allons-y. »
Quand l’homme fit son premier pas, la pièce devint blanche. Puis elle disparut. Le chien le guida jusqu’à une arche plantée au beau milieu de nulle part.
« Est-ce que c’est... ?
— Non. C’est une étape, mais c’est à toi de la franchir. Mon rôle de guide est terminé. »
Alors, pour la première fois, Henry regarda le chien dans les yeux, et il posa une main sur sa tête noire et souffla : « Merci, ami. »
Le chien inclina la tête et l’homme fit de même avant de se diriger vers l’arche et de disparaître. Alors le chien s’en alla également par un chemin différent. Seule resta l’arche.
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