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L'amant du berceau

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Fanny Bernard

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Tes coups de pied. De plus en plus fréquents. Mon côté gauche qui me pèse. Le ventre qui se détend, mes mains qui te caressent. Je murmure, je te chuchote des prières. J’attends que tu viennes comme un besoin de plus en plus pressant.

Mon pamplemousse, mon fruit bien mûr, mes seins qui poussent, mon corps ton armure. Quand viendras-tu ? Me voilà qui t’appelle, la nuit, pendant tes heures sans sommeil. Il m’arrive de te menacer, de t’imposer un calendrier. Me voilà qui t’invente à chaque heure un caractère, des talents. J’en fais tout un mystère. Je prends un air imposant. Me voilà qui te confie des secrets, qui te fais des promesses. Me voilà qui t’oppresse. Me voilà qui t’espère.

Dis-moi, quand sortiras-tu ?

Un matin tiens comme c’est simple, ça arrive. Ca arrive, dis-je ! C’est ton moment. Tu es prêt, tu t’agites contre mes reins, tu te dresses. Je t’écoute te former. Puis tu te fais désirer, tu patientes d’être tout à fait prêt, tu guettes ton père qui revient les cheveux coupés, tu presses ta mère de ne rien oublier. En chemin, une petite sieste dans ton nid bien chaud et tout plumé.

Un petit être aux yeux très clairs, aux cheveux blonds.
Des mèches rousses de ta maman. Mon légionnaire.

Tu cries, tu cries, tu cries à t’en faire péter les poumons de colère. Tu cries sans discontinuer, je te regarde, je ne sais pas, je ne sais plus qui tu es. Je mets du temps à te reconnaître. Tu pleures ta vie, cette nouvelle façon de faire. Tout te déplaît et tout t’agresse. Le vent frais des lendemains d’hiver, le bain trop chaud, trop de poussière. Je te masse, je te séduis : tu désespères. Je me dispute tes rares moments d’apaisement. Ton père marche en travers. Il tangue de te savoir vivant. Tu lui mets la tête à l’envers. Tes mots ressemblent aux cris de la mouette. J’espère que tu seras bientôt grand. J’ai peur de mal m’y prendre, de prendre trop de ton temps, de ton souffle. Tu croques mes seins, ton ventre chaud contre le mien. Délicatement tu ouvres tes paupières.

Tu ne dors pas, pourquoi faire ?

Un soir nous respirons toi et moi en peau à peau, le cordon tombe.

La sieste dans mes bras, tes lèvres mouillées dans mon cou. J’aime tes jambes qui tendent vers la lumière, curieuses d’attraper les rayons du soleil qui se lève. Mon sang, tes veines. Tu veux me prendre toute entière, toujours collé, toujours derrière, sans cesse cette plainte qui à la longue m’exaspère. Pas un instant loin de tes cuisses, pas une étoile qui ne porte ton nom ni un roman que je ne t’adresse. Je t’aime. Enfin. Comme quelque chose qui bouleverse. Qui étouffe les os, à la renverse. Je t’aime, je t’aime trop. Mon enfant comme un amant dans un berceau. Je t’invente des poèmes, je me nourris de tes rêves, je tremble de tout ton ego. Je respire ton air.

Un matin une autre femme te prend dans ses bras. Elle te berce, elle te rassure. Tu aimes ça, je le vois bien, je le constate, je l’insulte entre mes dents, je suis amère, je la déteste. Maintenant, je regrette le temps que les plus de trois mois ne peuvent pas connaitre. Celui où ta vie pesait sur ma bouche, celui où mes mains étaient les seules qui fusionnent, celui où tes lendemains m’étaient tous dévolus. Cette liaison si proche et déjà révolue. Cette fusion qui se délite, cette passion que tu effrites. Ma liberté n’est pas gratuite, elle se paye d’une gardienne. Chienne. Je voudrai être de nouveau la seule femme contre laquelle tu te loves, les pieds renfrognés, le sourcil haut, tes joues humides, mon dos courbé.

Bientôt tu fermeras la porte de la maison, bientôt je te cacherai mes seins, mon ventre dans lequel tu te roulais en boule, mes jupes qui cachaient ton corps minuscule. Bientôt tu parleras d’une voix rauque, tu marcheras sans qu’on te porte, sans que je me sente puissante grâce à tes regards charmants.

Bientôt nous ne serons rien de plus que tes parents.
Bientôt tu seras un homme mon fils. Et plus seulement le mien.

PRIX

Image de Eté 2017
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Artvic · il y a
Fanny, je vous découvre ! Vous avez une très jolie plume ! Félicitations.
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Laurent Martin · il y a
à rebours ...
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Veronique Chartier · il y a
Alors la , je craque Fanny ! Un texte tellement beau et puissant ! Pouvoir mettre ces mots magiques sur l amour maternel ! Oui bravo !
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Fanny Bernard · il y a
Merci beaucoup. Ça me touche!
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L'Ecriteur · il y a
Joli... Les interrogations d'une jeune maman, penchée sur le berceau de son tout petit ?... ;)
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Fanny Bernard · il y a
Merci du commentaire
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Elena Hristova · il y a
Merci Fanny pour ce beau texte très touchant, vous avez su construire le souffle universel de l'amour maternel à coups de phrases merveilleuses qui me collent à la peau
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Fanny Bernard · il y a
Mille fois merci de ce commentaire qui me va droit au coeur. Ravie que le texte vous ai touchée.
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Yann Suerte · il y a
Sans voix...Juste une pour honorer cette ode à la mère...Bravo
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Fanny Bernard · il y a
Merci mille fois
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Mome de Meuse · il y a
Somptueux hymne à la maternité !
Félicitations.

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Fanny Bernard · il y a
Merci beaucoup de cet encouragement!
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo pour ce joli texte regorgeant d'amour maternel. Je vote.
Je dépose une invitation à me lire : " Milonga", en lice pour le prix été également.
A bientôt peut-être...

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Fanny Bernard · il y a
Merci Annelie, je ferai un tour par Milomga!
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Leda · il y a
Superbe cadeau pour votre enfant !. J'ai envie de vous dire: gardez absolument cette écriture que la maternité vous a inspirée ,éructez ces émotions qui partent des tripes ,font foin de l'académisme et atteignent le lecteur en plein coeur ,le bousculent le secouent , lui font RESSENTIR dans sa peau,son ventre,sa poitrine d'être humain des temps forts d'humanité . J'ai longtemps cru que seules les femmes pouvaient écrire ainsi , c'est faux : Doubrowsky,Mauvigner sont des hommes . Alors essayez vous à des sujets autres que l'amour et la maternité après les avoir évoqués tout votre saoul ( car la vie de fille,d'amante ,de mère ...de grand-mère nous fournit à foison des thèmes faisant émerger notre essentiel et notre lyrisme ,au sens noble du terme , le plus "littéraire".
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Fanny Bernard · il y a
Merci beaucoup pour cette longue analyse qui me touche beaucoup. N'hesitez pas à découvrir mes autres textes qui m'ont été inspirés par d'autres sujets. Merci encore. Vous m'avez beaucoup aidée.
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Fanny Bernard · il y a
Et par ailleurs ce n'est pas la maternité qui m'a inspiré ce style. Je l'avais bien avant d'être mère.
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Jean Calbrix · il y a
Un beau TTC bien enlevé sur le parcours d'une future mère qui deviendra mère et puis parent. J'ai bien aimé les citations à d'autres œuvres comme "Tu seras un homme mon fils" ! Bravo,, Fanny, pour ce texte regorgeant d'amour à toutes les lignes ! Vous avez mon vote.
J'ai un TTC très court pour le fun et pour le rire si cela vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale jusqu' au lundi 24)

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Fanny Bernard · il y a
Merci Jean du vote et du commentaire
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