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L'alambic

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Didier Jacquot

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Nous étions près de l’alambic. Ça suffoquait là-dedans. Des
tuyaux reliés dans une curieuse cacophonie semblaient courir
dans tous les sens. Des fumées blanches s’échappaient ça et
là. Parfois, le navire semblait tanguer, cracher, éructer, tousser
et le calme revenait, avant les éruptions suivantes.
Il s’amusait de tout cela, comme un joueur d’orgue. Il allait
partout, lui seul savait s’y retrouver dans ce dédale. Il avait,
serré à sa ceinture, un tabouret et il était souvent assis mais
jamais au même endroit.
L’alambic
Photo Francis Beurrier©
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Il m’avait jaugé de son œil bleu, j’observais pour ma part sa
gestuelle : ses mains épaisses comme les pales d’un aviron
qui fend les flots, et qui parfois se précipitaient avec la
douceur de la plume en un endroit précis ; ses sourcils de
broussailles qui vous éloignaient avant de venir vous
chercher ; ses joues rebondies qui semblaient contenir tous
les mots du monde. Peut-être dans toutes les langues. Des
lunettes crasses pendouillaient à son cou.
C’était un homme du cru. Il ne payait pas de mine. Selon
les gens d’ici, il était là depuis toujours et serait toujours là.
Il n’avait pas d‘âge. Quelques générations pouvaient en
témoigner.
Il ne pleurait qu’une chose. Ce ici qu’il habitait, ce ici dans
lequel il était tombé, comme il disait, alors qu’il aurait préféré
tomber là-bas. Ce là, pour lui, c’était l’Afrique. Il montrait
une carte postale punaisée au mur. Saint-Louis, il précisait.
Ses yeux partaient. Un moment passait puis il revenait.
J’étais venu le voir à plusieurs reprises ainsi qu’on me l’avait
conseillé ; il reniflait les gens avant de leur parler et à
certains il ne parlait jamais. J’avais eu de la chance. Au bout
de quelques visites, j’étais resté planté-là à le regarder
farfouiller dans ses tuyaux, sortir d’étranges breuvages qu’il
goûtait en claquant la langue, il avait accepté de me dire
quelques mots.
M’avait demandé mon nom, m’avait dit demain.
Les premières fois, je ne comprenais rien à ce qu’il disait.
Puis je m’étais habitué. Maintenant j’enregistrais. J’avais un
dictaphone qui avalait ses paroles qu’ensuite je buvais le soir
ou le lendemain. Je n’avais pas osé le le lui dire.
Lorsque je partais, je sentais son sourire dans mon dos. Je
n’osais pas me retourner. Je remontais mon col, ridicule
palissade. J’allongeais la foulée. Je respirais un grand coup
hors de portée.
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Je l’écoutais sans rien dire et le soir je notais sans rien dire
non plus.
Par je ne sais quel magnétisme, je m’étais coulé dans son
rythme à lui, comme si j’étais moi aussi l’un de ces liquides
qui cavalaient dans ses tuyaux rafistolés et dont il faisait ce
qu’il voulait.
Ses mots devenaient un sang nouveau qui circulait dans
mon corps et dans ma tête, un parfum inédit où se mêlaient,
comme dans son alambic, l’eau et le feu, le fruit et
l’adrénaline, dans une alchimie dont il était l’inventeur et
le dépositaire.
Loin de son là à lui, il s’était fait une raison. On raconte qu’il
ne dormait jamais. Qu’il lisait. Des bâches empêchaient de
voir autre chose que ce qu’il voulait bien montrer. Une lueur
brillait chaque lune. On l’appelait l’ourse. La grande ourse.
C’était un repère. La tanière de l’ourse. Son alambic était
perché sur ce monticule, dominant le village et la vallée. Un
puits évitait d’aller au loin plonger dans la rivière.
Un jour il m’avait dit que pour lui, l’Afrique, c’était l’âme du
monde et qu’il se serait bien vu assis près d’un arbre dans un
village à humer le vent de la mémoire des siècles, à sentir le
chant du ciel, à humer les parfums de la terre.
Je le soupçonnais d’avoir niché dans ses tuyaux cette
mémoire, ce ciel et cette terre.
Et je faisais partie de ceux qui s’en imprégnaient.
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