L'air bête

il y a
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Petit, Ody TT. Plus grand, il a eut l'idée. Comme Newton, c'est la pomme à l'origine de l'attraction littéraire. Lui c'est la chute, moi les pépins  [+]

Cette histoire est née, alors que j'étais assis devant mon compagnon, mon ordinateur portable. Je tournais et retournais l'idée d'un conte pour enfants de sept à quatre vingt dix sept ans. Ce jour-là, l'idée était comme la pluie en période de sécheresse, elle ne venait pas. Mon idée s'effaçait dans les multiples ébauches où je dessinais les représentations physiques et psychologiques du Bon et du Méchant qui représentent les deux véritables éléments de la curiosité enfantine.
Bien entendu, par expérience, j'ai noté que le Bon est souvent moins bon qu'il ne le paraît et que le Méchant n'est pas systématiquement démuni de quelques sentiments respectables. Et comme j'ai tendance à croire à des presque Bons et à des presque Méchants, je pataugeais dans la confusion des genres dont je tentais d'extraire une histoire digne d’intérêt pour mes lecteurs. J'en étais au point de m'émerveiller du drame bien connu de l'écrivain devant sa page blanche lorsqu'une ombre insolite glissa d'un mur à l'autre de la pièce.
Cette pièce, en rez-de-chaussée, dispose de quatre murs dont deux à fenêtre. L'une s'ouvre sur mon jardin, l'autre sur le canal latéral à la Garonne. Parfois, un oiseau traverse le flot de lumière que je reçois de l'astre solaire et trace une ombre ailée dans mon sanctuaire.
Or l'ombre que j'évoque ne relevait point du peuple du ciel mais d'une espèce plus terre à terre, une souris grise qui venait audacieusement de passer d'un coin de la pièce à l'autre, pour la deuxième fois.
Je n'ai rien contre les souris, quelques soient leurs couleurs. Mon manque d'affection, pour elles, provient du lieu même, ma bibliothèque, un peu moins de 20 000 livres, revues, et dessins originaux. L'idée me vint, crime avec préméditation. Je posai trois pièges à ressort équipés chacun d'un morceau de gruyère.
Au dîner, la souris devint le plus important sujet de conversation entre Justine et moi. Si j'avais peur pour mon trésor en papier, elle avait peur tout court. Avant le coucher, elle m'envoya vérifier les pièges. Ils étaient toujours armés, sauf que l'un d'eux avait été délesté de son fromage sans pour autant avoir fait son office. Vexé, je pestai de m'être fait rouler par une souris. D'un coup de pantoufle, j'envoyai dinguer la tapette sous une table surchargée du grand savoir des autres, dictionnaires et encyclopédies.
Je dormis mal, la souris trotta dans mes rêves toute la nuit. Au matin, Justine partagea le rêve qu'elle avait mémorisé : la souris avait grignoté la totalité de la bibliothèque, devenue énorme, elle s'était condamnée à vivre en bas, loin de sa présence à l'étage. Son humour rencontra mon humeur.
J'avalai mon café noir d'un trait. Et j'allai vérifier mes pièges. Je constatai avec dépits qu'ils étaient toujours en attente de victime. Perturbé, je fis l'inverse de mon quotidien, je partis me promener sur les berges du canal des deux mers puis me douchai.
Je repris place devant mon écran de PC, en début d’après-midi. Je passai plus de temps à épier tout mouvement suspect dans la pièce qu'à me concentrer sur un plan d'écriture. Et au moment où je sentis la bonne idée poindre, une ombre furtive attira mon attention. Une souris grise s'immobilisa à quatre pas de moi, s’assis sur son postérieur muni d'une fine queue et entreprit de se toiletter dans la manière d'un chat bien éduqué. Sa posture me décrocha un sourire.
Il m'arrive parfois de penser comme les enfants, c'est à dire avec toute la malignité débordante d'amour ou de méchanceté qui peut les inspirer en toutes circonstances. La mienne, c'était cette souris, indifférente à ma présence, que j'invitai à aller vers un piège mortel. Sans résultat. Non sans ressource, et toujours habité par mon âme d'enfant, je me saisis de ma carabine à plomb, préparée à l'avance.
Dans un sursaut de fausse mansuétude, je la reposai. Il y avait une différence entre la tuer d'un plomb entre les deux yeux et son suicide gastronomique, du moins à cet instant. Je souhaitais qu'elle en finisse par elle-même en se jetant sur la nourriture odorante, une mort propre à mes yeux. Mais la souris continuait sa toilette, bien assise, pattes antérieures lissant ses moustaches effilées sur un museau luisant d'ironie distante.
Avec mon envie de meurtre, j'entrai dans un paradoxe philosophique, comment écrire Bien alors que je sentais confusément que je m’apprêtais à Mal agir. Alors que j'allais abandonner l'idée de tirer, la souris s'approcha d'une pile de livres posée à même le sol, faute de place, de temps et aussi par manque d'organisation. Là, s'en était trop ! Il était de mon devoir de protéger le savoir humain de la folie culinaire des Mus musculus.
La veille au soir, au cours du repas, Justine et moi avions décrété que lorsqu'on a une souris chez soi, le couple est virtuellement présent avec promesse de souriceaux rapidement grands, affamés, dévastateurs, de quoi décider sereinement et en toute conscience de la mise à mort du premier élément du couple, peu importait le mode opérationnel. Avec dans l'idée, comme l'être humain, qu'ils ne pratiquent pas le principe de la famille recomposée, mais plutôt que le dernier survivant reste fidèle à la mémoire du défunt avant de banqueter d'un morceau de gruyère.


Lentement, sans mouvement précipité, je saisis l'arme, l'épaulai, visai. La souris cessa de s’intéresser à l'Infini Comédie de David Foster Wallace et fit face. Je discernais à travers la mire le pointu de son museau moustachu, ses yeux brillants qui m'observaient. L'index posé sur la détente, je constatai que la gâchette était toujours dure, comme un ultime rappel au prix de la vie, La souris mit un temps, hors du temps, pour comprendre que sa place n'était pas dans la poursuite de ce duel, elle partit, se faufilant entre les piles de bouquins à lire ou à ranger, voire les deux, direction le mur côté jardin. Je me suis levé, j'ai désamorcé les pièges, laissé le fromage en place. Le gruyère a fini par pourrir sur place, la souris grise n'est jamais revenue. J'ai confié quelques temps plus tard ce récit à ma femme, Justine. Elle a souri. Puis m'a demandé :
« Tu en es où de l'écriture de ton conte pour enfant ?
« -Page blanche... »
« -Tu peux l'écrire, tu as le titre : L'air bête. »


Remerciement à scribette pour ses corrections de conjugaison...
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Mickael Gasnier · il y a
Une souris comme muse voilà qui est intéressant ;-)
A bientôt

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Elena Hristova · il y a
ce n'est pas la première fois qu'une souris deçue quitte sa maison natale pour aller chercher ailleurs fromage et abri. Bravo pour cette histoire très amusante et à bonne fin pour tout le monde
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T. Siram · il y a
Très bien ficelé... Cela me rappelle quelque souvenir de jeunesse...
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Utilisateur désactivé · il y a
Je comprends pourquoi Sourisha nous a signalé cette page.
Elle a raison, ce texte est scotchant : aucun temps mort.
Et à propos de mort, c'est bien d'avoir épargné la souris au final : des histoires qui finissent bien, ça fait quand même pas de mal de temps en temps.

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Ody · il y a
Surtout en ce moment...sang oublier l’œuvre au noir encrée ici sur une shortoile...
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Sapho des landes · il y a
Belle histoire. Moi j'ai un truc pour les souris qui attaquent mon chocolat ou les livres. J'ai un piège mais il ne les tue pas, elle se trouve juste emprisonnée. J'emmène la cage et la souris dans la forêt et je la relâche. Après je ne sais pas si elle survit .... mais je ne peux pas tuer.
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Ody · il y a
Merci pour tout ;)
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Isabelle Lambin · il y a
Il est vraiment chouette ce conte.
Heureuse que la souris ait survécu.

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Ody · il y a
Merci à vous :)
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James Wouaal · il y a
Et voilà, j'ai suivi la flèche. Merci Souris. Le décor me plaît, des livres et la Garonne. Tout cela est fluide et coule doucement vers un non-drame. Tiens, j'y pense, j'avais moi-même charmé notre Sourisha avec une petite bestiole très semblable à la tienne.
Belle découverte !

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Ody · il y a
Merci à vous :)
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Sourisha Nô · il y a
C'est juste superbe, là tu m'as scotchée, mon pote. Je crois que je vais aller, d'ailleurs, scotcher ce texte quelque part dans le forum, parce que j'en ai ras la truffe de voir des auteurs excellents totalement sous-lus. Merde.
J'ai pensé immédiatement au "Mister Jingle" de La Ligne Verte et au chef d'oeuvre du cinéma anglais, j'ai nommé "La Souris" (si tu ne l'as pas vu, je te le conseille fortement)..
Merci, Ody...

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Ody · il y a
C'est corrigé :)
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Ody · il y a
attends demain pour la promo que je corrige des fautes...
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Sourisha Nô · il y a
je te dis quand c'est fait. En début de soirée, je pense..
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Sourisha Nô · il y a
well done..!
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Cookie · il y a
Une jolie histoire d'affrontement entre un homme et une gentille petite souris. (attention aux accords des verbes) j'aime et je vote
je vous invite chez moi si ça vous dit pour faire connaissance avec mon "insolite alliance".

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour ce superbe texte si agréable à lire ! Mon vote !
Mon haïku, “Petite chenille”, est en Finale pour le
Prix Printemps. Je vous invite à le lire et lui apporter votre
soutien si vous l’aimez. Merci d’avance. Et bon dimanche !

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Ody · il y a
merci