L'adieu au rivage

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Avec un mot, on dit beaucoup. Avec dix mots, on peut tout dire. Avec cent mots, on crée une histoire. J'aime les formats courts, très très courts. Installer une ambiance, décrire une situation  [+]

Elle n'a pas cherché à cacher ses yeux rougis par les larmes quand sa fille est entrée par surprise dans la modeste cuisine. Doucement, elle s'est épanchée : elle lui a dit combien elle était fatiguée, que ses forces l'abandonnaient, que sa vie avait été longue, trop longue, que Dieu l'avait oubliée et qu'il était temps de partir, à l'exemple de ses voisines qui l'avaient, de quelques jours, précédée. Elle pleurait non des douleurs qui, quotidiennement, l'accablaient mais de l'incommensurable tristesse que sa disparition procurerait. La benjamine de ses quatre filles essaya de la consoler, lui témoignant tout son amour et lui prédisant un quatre-vingt dixième Noël empli de chaleur. Mais elle sentait la mort roder : d'ailleurs, elle ne la craignait pas et l'accueillerait comme une libératrice, comme la bergère qui la ramènerait au troupeau, auprès de son bien aimé, ce mari trop tôt disparu et dont la mémoire n'a jamais pu taire le prénom. Sa décision était prise : ce soir, elle prendrait place dans la barque du nocher et dirait adieu au rivage. Puis elle a revêtu sa tunique sombre, s'est parée de quelques bijoux, a peigné ses cheveux argentés et s'est endormi à tout jamais, serrant dans la main gauche un chapelet en bois d'ébène. C'est ainsi que nous l'avons trouvée le lendemain matin : paisible et délivrée des tourments de son long crépuscule. Maintenant, réunies autour du lit, les quatre sœurs pleuraient leur mère courage, tandis qu'en moi s'éteignait le phare qui éclairait ma vie. La peine était trop grande et je suis sorti, à l'arrière de la maison, dans cette cour qui, jadis, recevait les rires et les cris de notre enfance mutine. Sous l'appentis qui jouxtait le mur de clôture, la volière était vide. Du moins l'avais-je crû au premier abord, car en m'approchant d'un peu plus près, je vis, sur le sol gris, les deux colombes qui, elles aussi, avaient rejoint leur paradis.
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