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Zlakel Hemoch

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Kusko était un bon chien. Un chien comme on les aime. Il ne bavait pas sur la moquette. Il s’asseyait sagement pour recevoir sa gamelle. Il faisait la fête à son maitre lorsqu’il rentrait le soir. Mais non, oh que non, il n’allait jamais jusqu’à lui sauter dessus et poser ses grosses pates sur son torse. Quand bien même elles étaient toujours propres. Oui parce que Kusko brossait même ses papattes sur le paillasson avant de rentrer dans l’appartement. C’était un bon chien Kusko.
Mais alors pourquoi, ô bon Dieu, s’acharnait-il sur la concierge ? Cette pauvre Mademoiselle Ferreira n’était pourtant pas méchante. Tout l’immeuble l’adorait. Les hommes plus que les femmes peut-être. Oui, parce que ça vaut le coup de le préciser : Mademoiselle Ferreira avait un joli cul. Bien rebondi, ferme, et toujours mis en valeur dans un jean trop serré. Elle aimait « faire le ménage à l’ancienne », comme elle disait. Faire le ménage comme sa mère lui avait appris. Et sa grand-mère avait appris à sa mère. Et son arrière-grand-mère... Bref, le ménage c’était un vrai métier de famille. On n’enchainait pas plusieurs générations d’une même famille de concierges dans la même rue parisienne sans une grande expertise. Et cette expertise, les Mademoiselles Ferreira qui s’étaient succédées la maitrisait avec brio.
Faire le ménage à l’ancienne consistait donc à laver le sol à la serpillère en frottant à la main. A la main : il n’y a que ça de vrai !, se plaisait à répéter Mademoiselle Ferreira à tous les habitants de l’immeuble qui daignaient l’écouter. Cependant, passer la serpillère à la main impliquait une position du corps bien particulière : penchée sur le sol, la poitrine pendante et son joli cul pointant vers le plafond. Voilà pourquoi peut-être les hommes plus que les femmes de l’immeuble savaient apprécier l’expertise de Mademoiselle Ferreira.
Mais revenons à Kusko. C’était un très bon chien. On ne saurait assez le répéter. Son comportement était exemplaire, oui... sauf lorsqu’il croisait Mademoiselle Ferreira. Alors, ce basset hound débonnaire devenait un diable en furie. Il grognait, hurlait à en réveiller tout l’immeuble et bavait abondamment sur le sol nettoyé par la concierge. Puis, si on ne l’arrêtait pas, il brossait de la patte avant droite le sol comme un triceratops prêt à attaquer. Enfin, si vraiment personne ne se chargeait de calmer la situation – et c’était déjà arrivé deux fois -, il chargeait. Et c’était le carnage. Heureusement pour Mademoiselle Ferreira, les dents de Kusko étaient bien trop gâtées pour lui infliger des dégâts. Oui, j’avais oublié de vous dire. Kusko avait quand même un péché mignon : les mashmallows dont il vidait méticuleusement un paquet par jour.
Revenons-en à la question fondamentale qui vous taraude certainement : qu’est-ce que le gentil Kusko avait contre Mademoiselle Ferreira ? Etait-il jaloux de son joli cul ? Méprisait-il sa technique de ménage si particulière ? Etait-il raciste envers les Portugais ? Son maitre désespérait de trouver la solution à l’énigme. Il avait amené son bon chien chez un comportementaliste, chez un ostéopathe et même chez un psychanalyste canin. Mais rien n’y faisait. Kusko continuait de s’acharner sur la concierge. Son maitre s’était alors résigné à ajuster ses horaires de promenade en fonction de l’emploi du temps de Mademoiselle Ferreira pour éviter autant que possible les rencontres malencontreuses.
Moi, je savais. Observateur patient des scènes de la vie quotidienne de l’immeuble, j’avais une place de choix : dans le salon contre la fenêtre, j’avais la vue sur l’entrée de l’appartement ainsi que la cour de l’immeuble. Rien ne m’échappait. J’aimais épier. J’aimais savoir. Collecter les moindres secrets des habitants, hommes, femmes comme animaux. Je savais, donc, ce que Kusko avait contre Mademoiselle Ferreira. J’avais compris. Dès la première fois. Bon, je sens que vous n’en pouvez plus ! Alors, je vous le dis ? Vous crevez d’envie de savoir, pas vrai ?
Mademoiselle Ferreira sentait le sexe. Et pas n’importe lequel : celui de l’épouse du maitre. Le maitre, lui, ne se doutait de rien, mais Kusko, dont l’âge n’avait pas entamé l’odorat, avait tout compris. Et aussi grand que sa fidélité bonhomme à son maitre était son désir de lui rendre justice. Punir celle qui avait détourné l’épouse du maitre du droit chemin qu’est l’hétérosexualité. Rendre justice au maitre en abimant le joli cul de Mademoiselle Ferreira : telle était la motivation du bon chien Kusko.
Quant à moi, je sais tout ça car je n’ai rien d’autre à faire que de patrouiller dans mon bocal à l’affut du moindre potin. Quel plaisir de les partager avec vous ! Je vous souhaite la bienvenue au club des commères, mes très chers.
Le Poisson rouge
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Christine Croubois · il y a
C'est très original et surprenant mais ceux qui aiment les braves chiens apprécieront! continuez à nous surprendre !
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