Kraken

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"A short story is a different thing all together - a short story is like a kiss in the dark from a stranger." -- Stephen King  [+]

Image de Été 2021
Le corps de Stan repose dans une cavité chaude, qui se soulève imperceptiblement, à intervalles réguliers. Une masse filamenteuse effleure son visage. Il lève la main et retire une substance visqueuse de sa joue. Ses yeux s'ouvrent. Tout est blanc et flou. Il se relève brusquement, et le sol tangue sous ses pieds.
Autour de lui, l'immensité nacrée. Une hauteur sous plafond comme il n'en a jamais vu. Les murs font trente, cinquante fois sa taille. La lumière du jour, douce et pâle, filtre à certains endroits. Stan baisse les yeux. À quelques mètres, un tuyau gigantesque descend à perte de vue et disparaît dans l'obscurité. Pris de vertige, il s'appuie contre un mur, et retire prestement sa main. C'est mou et tiède, un peu humide. Caoutchouteux. Comme la chair d'une coquille Saint-Jacques.
Il se souvient par bribes. D'avoir été sur le bateau de son frère. De Marina, si belle dans son bikini blanc, de ses regards en coin, du soleil qui faisait scintiller leurs verres. D'une montagne, au loin. Du ciel d'été qui s'assombrit d'un coup. Du hurlement de Nico, et d'avoir tourné la tête machinalement, prêt à se moquer de lui. Du truc immense, grand comme un tronc d'arbre, qui s'écrase sur le pont, et d'une multitude de ventouses, chacune de la taille d'une assiette, s'y fixant en même temps, avec un affreux bruit de succion. Du bateau qui se retourne. De boire la tasse et, en une fraction de seconde, d'être au fond de l'océan, nez à nez avec lui, si grand, absurdement grand : le monstre violacé. De l'avoir reconnu, tel que dans les livres de son enfance, à son crâne chauve de la taille d'un immeuble ; à sa peau granuleuse, où chaque pustule se dressait comme une colline ; à ses yeux entièrement noirs, luisants, sans expression.
Puis, plus rien.

Et maintenant, il est là. Son cœur se met à battre à tout rompre. Sur le sol mouillé et glaireux, une profusion de coquillages, de crustacés, d'algues, et de poissons aussi – certains morts, d'autres encore agités de soubresauts –, qu'il écrase par dizaines, en marchant sans but, dans toutes les directions.
Marina ? Nico ?
Il crie leurs prénoms, et le grand tissu muqueux qui l'entoure vibre tristement, lui renvoyant l'écho de sa voix éraillée.
Pitié Seigneur, faites qu'elle s'en soit sortie, murmure-t-il à mi-voix en regardant, juste devant, l'espace qui s'amenuise, le rapprochant dangereusement du gouffre. Il ramasse une carcasse de crabe disloquée et la jette dans le trou. Elle disparaît presque instantanément, avalée par l'obscurité. Contre la plante de ses pieds, il sent le sol se rétracter légèrement, comme une huître sous une giclée de citron. Il se colle à la membrane souple dans son dos et revient précautionneusement sur ses pas, prenant garde à ne pas glisser. La moiteur est la même qu'en Thaïlande, pendant la mousson.

Au milieu d'un renfoncement, il tombe sur une table en bois, sur laquelle s'amassent des objets épars. Il s'approche et frémit. Quelqu'un a déjà vécu ici. Dans un coin, il trouve des déchets de fruits de mer, et même quelques rince-doigts. Sur la page de garde gondolée d'un Paris Match de juillet 2018, on a dessiné un plan au crayon de papier. Une forme oblongue, arrondie à l'une des extrémités. Stan plisse les yeux et déchiffre : bulbe buccal, œsophage, hépatopancréas, estomac, rectum. Une croix désigne un creux, juste au-dessus de la glande salivaire. Il regarde autour de lui et rit nerveusement.
Un prédécesseur qui s'y connaît en anatomie des poulpes, l'aubaine.
Ici, il a de quoi survivre plusieurs jours. Peut-être davantage. Sa gorge se serre. Au moins, il aura revu Marina une dernière fois. Ils n'ont même pas eu le temps de s'embrasser, car Nico ne les a pas lâchés d'une semelle, sur le bateau.
C'est peut-être ce qu'on gagne, songe-t-il amèrement, à tomber amoureux de la femme de son frère jumeau...
Il tente de réfléchir. Le grand tuyau doit être l'œsophage. L'autre habitant a dû trouver un chemin alternatif jusqu'à la sortie. Ou alors, il a fini par sauter, pour être à coup sûr broyé dans l'estomac...

Soudain, non loin, un gémissement étouffé. Stan tend l'oreille. Le bruit reprend plus fort. Il se précipite hors de son abri.
Marina ?
Une forme blanche bouge, émerge d'un coin d'ombre.
Il court à elle alors qu'elle se relève, un peu désorientée, et l'embrasse, l'embrasse, sur ses joues humides, sur sa bouche entrouverte, l'empêchant de reprendre son souffle. Elle rit et pleure à la fois.
Au même moment, le son d'une sirène retentit au loin et la voix de Nico leur parvient, hurlante, décuplée par un mégaphone.
« Marina ! Stan ! Tenez bon ! Je suis avec les pompiers, on arrive ! On va vous sortir de là ! ».

Stan hésite. Comme il va crier à son tour pour se signaler, Marina lui met un doigt sur la bouche, le regard suppliant. Sans un mot, se tenant la main comme deux enfants, ils ferment les yeux et sautent vers les profondeurs.
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Hortense Remington · il y a
De retour dans votre univers fascinant, avec le même plaisir !
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Sarah Moonlight · il y a
Merci Hortense ! Contente de vous y accueillir de nouveau :-)
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Sarah Moonlight · il y a
Nicolas Juliam, sur Kraken
Le 11/06 à 11:53
bien aimé plonger dans ce texte !
Hortense Remington, sur Kraken
Le 02/06 à 08:54
Les univers que vous décrivez me fascinent toujours autant. J’ai relu « Le trésor » dernièrement. Un texte qui m’avait beaucoup marquée.
Thierry M, sur Kraken
Le 31/05 à 10:36
Une belle histoire, à la fois tragique et merveilleuse, très bien écrite. Les descriptions sont assez difficiles parfois, au petit déjeuner :) Mais qu
Sarah Moonlight, sur Kraken
Le 31/05 à 15:08
Merci beaucoup Thierry pour votre commentaire ! Et désolée pour votre petit-déjeuner... ;-)
Mome de Meuse, sur Kraken
Le 28/05 à 07:58
Entre fantastique et tragique. Un texte très prenant. J'ai vraiment beaucoup aimé.
Sarah Moonlight, sur Kraken
Le 28/05 à 09:02
Merci beaucoup, je suis contente que ça vous ait plu !
Les Histoires de RAC, sur Kraken
Le 27/05 à 02:50
On sent le malaise dès le titre mais le récit est prenant et la chute... vertigineuse ☺♫ Sarah Moonlight, sur Kraken
Le 27/05 à 09:36
Merci pour votre lecture et votre commentaire :-)
Ralph Nouger, sur Kraken
Le 26/05 à 21:37
Je ne m'attendais pas à cette fin tragique. Bien écrit.
Sarah Moonlight, sur Kraken
Le 26/05 à 22:10
Merci Ralph !
Victor Verdit, sur Kraken
Le 25/05 à 18:52
Un texte bien écrit, avec un phrasé sûr. Le choix du sujet est surprenant ! J'ai eu le sentiment de passé d'une atmoshpère sombre et fantastique, au d
JAC B, sur Kraken
Le 25/05 à 14:27
Un titre bien choisi puisque le kraken est une créature fantastique , un monstre marin de très grande taille et doté de nombreux tentacules (On peut l
Sarah Moonlight, sur Kraken
Le 25/05 à 22:58
Merci beaucoup JAC B pour votre soutien et ces éléments d'information. En effet, je me suis inspirée de cette créature aussi terrifiante que fascinant
Ginette Flora Amouma, sur Kraken
Le 25/05 à 13:54
Le saut de l'ange !
De margotin, sur Kraken
Le 25/05 à 11:23
Belle écriture
Sarah Moonlight, sur Kraken
Le 25/05 à 11:38
Merci Margotin :-)
Bruno GINOUX, sur Kraken
Le 25/05 à 09:12
Très bien écrit, prenant de bout en bout. Bravo.
Sarah Moonlight, sur Kraken
Le 25/05 à 10:20
Merci beaucoup Bruno !

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