Klepto

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Samedi matin. Capucine vient de se lever, la boule au ventre.
Elle sait qu’il ne faut pas, mais elle va y aller, malgré les lucioles qui clignotent sous son crâne, elle va franchir la barrière, outrepasser le sens interdit, la strie blanche sur fond rouge qui lui barre la route.
Elle attrape une robe de laine dans son armoire, la première venue sur le rail affalé de la penderie qui regorge de vêtements. L’étiquette agrafée, le prix en gros chiffres écrits au feutre, Capucine ne se souvient pas de cet achat – où, quand, pourquoi – elle ne sait plus comment elle est rentrée chez elle, les bras chargés de fripes et de nippes. Du court, du long, noir et blanc ou chamarré, dernier cri ou vintage. Qu’importe pourvu que ça pèse. Sans ces achats du samedi, Capucine se sent vide et si légère qu’elle craint de s’envoler, poussée par un vent mauvais qui la guiderait en ricanant vers le précipice.
Deux ans que ça dure, deux longues années de découverts bancaires ; la jeune femme n’a plus de carte bleue, interdite de chéquiers, alors maintenant elle vole. Quand elle était enfant, elle chapardait déjà, un bonbon à la boutique du coin, ses préférés, les carambars avec des blagues qui ne réjouissaient qu’elle. On ne riait pas beaucoup dans sa famille, à table les enfants ne parlaient pas. Elle avait bien essayé d’entraîner une copine dans ses aventures, mais les larcins n’avaient bientôt amusé qu’elle. Capucine avait poursuivi seule, montant en gamme dans l’ivresse du défi et de la nouveauté. Excitation vite gommée, il fallait recommencer pour sentir l’adrénaline charrier dans ses veines le sang bouillonnant jusqu’aux flashes du cerveau illuminé. Bonheur fugace, extase de courte durée. Trouver de la drogue, vite, le samedi suivant repartir en chasse, alourdir la tringle, bourrer les tiroirs, acheter des étagères à charger encore et encore. À peine si elle peut dégager son lit couvert de sapes pour se coucher le soir, dormir d’un sommeil agité où elle se promène nue dans les rues de la ville.
À l’adolescence elle appelait ça « des vols de fille » : rouge à lèvres qu’elle prenait soin d’effacer avant de rentrer chez elle, ou barrette avec un papillon doré cachée dans sa trousse. Peu à peu, elle avait rempli ses poches du stylo de la voisine ou d’un foulard dérobé à la hâte. Grisée par l’insouciance, jamais attrapée, sûre de son bon droit.
Mais elle a grandi. Elle sent qu’elle ne tourne pas rond dans sa tête. Après les remarques acerbes de ses collègues sur la variété de sa garde-robe, elle n’a plus porté ses nouveautés, n’en éprouve d’ailleurs aucun plaisir. Sitôt accrochées sur le cintre, ou pliées en quatre au fond de l’armoire, elles ne représentent qu’un paquet de chiffons, morceaux de tissus disparates dont elle ne voit pas l’usage. La jouissance dure une fraction de seconde, un éclair, c’est l’instant où, dans le magasin, elle décroche l’objet de sa convoitise et l’enfourne dans son sac. Un sac acheté, volé, pour les périples du samedi, ample et souple, long et large qu’elle porte négligemment sur l’épaule. Elle repère les escaliers et les issues de secours, les vendeuses distraites et les cabines d’essayage où l’on superpose à l’envi maillots de bain et lingerie sous un pull à carreaux, un pantalon de tweed et parfois un trench doté de boutons nacrés. Elle sort presque en sifflotant, certaine de son impunité – vols de filles – et presse le pas jusqu’à la station de métro la plus proche. Alors elle rentrera se terrer dans son appartement, déjà écœurée de tout ce fatras comme on le serait de trop de sucre, les bras endoloris et l’âme lourde.
Elle ôte les couches d’étoffe une à une, se dépiaute de ses oripeaux, fait sa mue avant d’enfiler son vieux pyjama du dimanche.
Ce matin, elle n’y tient plus, et sort. Il pleut, mais elle ne sent pas les gouttes qui fouettent son visage barré d’un sourire de conquérante. Elle avance dans la rue du commerce. On dirait un magasin de jouets pour adultes, une confiserie aux mille saveurs, on y vend de tout ce qui peut embellir la femme.
Capucine a la tête qui tourne, attentive au cliquetis de la porte d’entrée, le magasin est trop étroit pour envisager une opération dépourvue de risque. Elle ressort, au nez des deux vendeuses désœuvrées. Trop de danger, il lui faut changer de cible, déjà en quête de repérage.
Elle emprunte la porte à tambour d’une boutique de luxe, seule dans sa farandole, son cœur bat la chamade devant cette caverne aux tentations. Comme le chien de chasse, elle marque son territoire de trois petits tours sur elle-même. Aux aguets, elle renifle les rayons, marque l’arrêt et fonce sur sa proie. Un portant de frusques en cuir à portée de sa main moite. Élégance de la coupe, peaux souples et tannées, dégradés originaux dotés d’accessoires assortis, franges ou galons. Capucine empile autant qu’elle peut sur son bras et se dirige vers la cabine. Elle jette un tailleur dans son sac, enfile un gilet sans manche sous son pull et une pochette mégie dans sa botte.
Elle sourit à la vendeuse, statue bleu marine à col blanc, et dépose les effets rescapés sur le portant. Elle s’achemine vers la sortie, le pied sur le paillasson aux armes de la griffe. La sonnerie retentit, cristalline et gracieuse, une main ferme saisit son poignet, elle baisse la tête, éclate en sanglots.
Il y a si longtemps qu’elle n’a pas pleuré.
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