Kevyn 2048

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Le quotidien, les échanges, les voyages m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues librement inspirées d'expériences vécues, de l'histoire  [+]

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Kevyn était épuisé. Son énergie l’abandonnait. Sa vue se brouillait et des éclairs passaient devant ses yeux. La fièvre avait rendu ses articulations raides et douloureuses. Pendant dix heures, il avait fait la navette entre la salle de commande de l’ordinateur central et les sous-sols ultra-protégés du ministère de l’Intérieur où étaient rassemblés les énormes fichiers des données personnelles des habitants de l’Union.
Enfin, il parvint au couloir aveugle sur lequel ouvrait sa cellule. La porte s’effaça. Un fauteuil au centre du petit local faisait face à un écran donnant l’illusion d’une baie ouvrant sur l’extérieur. Une tablette tactile était fixée sur l’accoudoir droit. A gauche, une multitude d’appareils d’entretien et de soins parfaitement rangés occupait plusieurs étagères. Kevyn se débarrassa de sa combinaison mauve pour revêtir une chemise et un pantalon légers. Le contact du tissu soyeux sur sa peau irritée l’apaisa un peu. Enfin, il prit place dans le fauteuil qui répondait aux moindres sollicitations de son corps. La fatigue commença à refluer.
Plus tard, Kevyn ressentit le désir de se restaurer. L’icône « dîner » était activée sur la tablette. Plusieurs menus étaient proposés, tous composés de plats de synthèse, mais dont les saveurs soigneusement élaborées constituaient un de ses rares plaisirs de la journée, sans rapport avec les pilules insipides qui avaient disparu depuis plusieurs années.
Kevyn ferma les yeux et les images de son arrivée lui revinrent en mémoire. Peu de choses avaient changé en dix ans. L’agencement du lieu était resté le même. Son travail avait gardé sa routine, malgré la formidable évolution des technologies numériques dont il était devenu expert. Le véritable changement était dans la perception qu’il avait de lui-même. Sa curiosité initiale s’était peu à peu muée en interrogations larvées, puis en une sorte de révolte devenue aujourd’hui un sentiment d’insupportable injustice.
C’étaient surtout les tâches qu’il effectuait qui avaient ouvert la conscience de Kevyn. Tout était compartimenté pour lui interdire l’accès aux données contenues dans les serveurs et aux algorithmes qui les géraient. Mais le recoupement des multiples fragments d’information qu’il approchait avait permis à son intelligence de s’éveiller et de prendre conscience de son véritable rôle, celui d’esclave d’une entité dont il ignorait tout et dont il dépendait intégralement. Les conditions agréables qui lui étaient faites n’avaient qu’un but : lui permettre d’être opérationnel à merci, afin que les dirigeants de l’Union puissent exercer leur pouvoir sans faiblesse ni partage. Il n’avait aucun doute sur le filtrage que subissaient les images diffusées par le grand écran. Toute allusion au sujet était censurée, mais à travers les langages cryptés qu’il utilisait avec ses homologues, il savait ce sentiment largement partagé.
Le plateau du dîner se matérialisa, tirant Kevyn de sa rêverie. Saisissant l’écran tactile, il pressa plusieurs touches : l’habituel paysage urbain un peu austère disparut pour faire place aux lumineuses images du survol d’une steppe que traversaient parfois des animaux sauvages. Le choix d’ambiances qui était proposé était vaste : les flots enragés d’un océan, des sommets enneigés et inaccessibles, un désert brûlant. Mais la perspective de ne connaître ces lieux qu’à travers cet écran le révoltait. Comme chaque soir, sa conscience lui échappa très vite pour se muer en un repos sans rêves.
Un signal qu’il connaissait trop bien le réveilla : une mission urgente. Cela faisait à peine trois heures qu’il s’était endormi, bien trop peu pour que le sommeil joue son rôle réparateur. Il allait encore terminer la journée complètement vidé. Mais il n’avait pas le choix. Il revêtit une nouvelle combinaison mauve, puis absorba le liquide coloré qu’un plateau lui présentait.
La porte coulissa. Après le couloir, l’ascenseur le propulsa vers une coursive d’où il s’engouffra dans une navette. Suivant les instructions que son cerveau recevait directement, il se retrouva dans une vaste salle où se tenaient plusieurs de ses homologues. Un homme vêtu d’un costume sombre prit place derrière un pupitre face à eux et se présenta comme responsable des projets de l’Union. En quelques mots, il expliqua que les serveurs du ministère allaient subir une mise à jour majeure qui exigerait de la part des experts présents une mobilisation sans précédent. Une disponibilité totale serait exigée pendant plusieurs mois. Des mesures spéciales de récupération, de divertissement et de sommeil seraient prises pour accompagner l’effort demandé. Après deux brefs mots de remerciements, l’homme quitta la salle et chacun regagna sa cellule. Kevyn était perplexe. Jamais personne n’avait pris la peine de leur expliquer leurs tâches et surtout jamais un responsable à ce niveau ne s’était adressé directement à eux.
Pour Kevyn, sollicité en permanence et sans visibilité des objectifs de ses missions, ce furent six mois d’enfer. Son sentiment d’être réduit en esclavage avait grandi jusqu’à l’écœurement. Chaque jour, il résistait à l’envie de se rebeller : tous ceux qui y avaient cédé avaient disparu. Seul l’espoir d’une évolution radicale dont il croyait percevoir confusément les prémices lui donnait la force de continuer.
Un soir, alors qu’il tentait de reconstituer ses forces après une journée particulièrement épuisante, les images lénifiantes du grand écran disparurent pour laisser place à un bandeau défilant sous la bannière de l’Union, annonçant une décision majeure. Simultanément, sa tablette de commande devint muette. Jamais, un tel phénomène ne s’était produit, aussi loin que sa conscience pouvait remonter. Puis le bandeau laissa la place à l’image d’une large estrade sur laquelle une dizaine d’hommes et de femmes avaient pris place, la mine grave. Le plus âgé prit la parole : « A l’occasion du centenaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, l’Union a approuvé ce jour à l’unanimité son extension à tous les êtres conscients qui contribuent à notre bien-être. En conséquence, ces droits sont étendus aux androïdes sans lesquels notre modèle de société ne pourrait se développer. Ils ont désormais le total libre-arbitre de leurs décisions et de leurs choix. Cette décision est à effet immédiat. ». Le sens des efforts demandés ces derniers mois lui apparut alors.
Quelques instants plus tard, la tablette émit une sorte de ronronnement puis se para d’une multitude d’icônes inconnues. Kevyn pressa l’une d’elles. La porte ouvrant sur le couloir glissa, pour la première fois à sa demande. Hésitant, il parcourut les quelques mètres jusqu’à l’ascenseur où une voix lui demanda sa destination. Au hasard, il choisit l’étage le plus élevé. La cabine émergea sur une immense terrasse où étaient rassemblés des dizaines d’androïdes, silencieux, le regard hébété. Le ciel était gris, il pleuvait et un vent violent balayait le sol. Certains peinaient à se tenir debout. Kevyn porta le regard au plus loin qu’il pouvait, aux confins de l’horizon. Ce n’étaient que cubes de béton séparés de larges avenues fourmillant de véhicules et de drones. Se frayant un passage entre les silhouettes immobiles, il s’approcha de la balustrade. Loin sur une façade, un immense panneau lumineux diffusait la nouvelle en boucle.
Ainsi, se concrétisaient les rêves imaginés par l’immense intelligence artificielle de Kevyn, que sa seule volonté avait développée au fil des ans au plus profond de son cerveau synthétique. Elle devait maintenant répondre à la question : « Que vais-je faire de cette liberté ? ».
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Lise Dupuis · il y a
Le récit est intéressant tout du long et on a hâte d'en connaître le dénouement. Bravo et merci pour le bon moment de lecture.
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Nelson Monge · il y a
A nouveau mille merci !
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Isabelle Isabella · il y a
La Liberté qui a tellement de valeur lorsque l’on en est privé, puis soudain la voilà et ....!?
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Nelson Monge · il y a
Merci pour votre lecture. Votre commentaire illustre parfaitement mon propos. Qu'en faire, surtout quand on n'est pas complètement humain ... ?
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Constantin Louvain · il y a
Merci pour ce texte original.
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Aurélien Azam · il y a
Une SF d'androïdes bien menée, surprenante dans son déroulé ; il est intéressant de voir que c'est plus la routine d'une semi-vie qui est développé dans ce récit, plutôt que la libération en elle-même. La comparaison à "L'homme bicentenaire" par Félix Culpa est assez pertinente, même s'il n'est pas question de l'art de créer ici : l'androide doit encore trouver sa voie pour être réellement libre, la lutte est loin d'être finie.
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Nelson Monge · il y a
Bonjour Aurélien,
Tous mes remerciements pour votre lecture attentive et vos commentaires éclairés. Nelson

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Stella Clarie · il y a
Il est un peu tard pour vous apporter mes voix mais ce texte de SF est une merveilleuse découverte. Merci !
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Nelson Monge · il y a
Un tel compliment n'est jamais tardif. Tous mes remerciements.
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Felix Culpa · il y a
Une très belle histoire de science-fiction qui me rappelle le film " L'homme bicentenaire " avec Robin Williams .
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Nelson Monge · il y a
Une référence ! Merci pour ce compliment.
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Mikael Poutiers · il y a
Eh oui, tout est dit: quoi faire de sa liberté? Merci pour ce récit d'anticipation qui, en fin de compte, bien que transposée, est une réalité bien actuelle.
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Nelson Monge · il y a
Merci Mikael, merci pour votre lecture et cet ajout plein de sagesse réaliste.
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Eddy Bonin · il y a
Bonjour Nelson J'avais déjà beaucoup aimé "Chasses privées", j'aime tout autant ce Kevyn 2048. Mes voix +++++
Moi, je suis passé du Japon (Une main tendue) à la côte Basque. Si ça te dit de voyager un peu : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
A bientôt !

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Nelson Monge · il y a
Bonjour Eddy, Tous mes remerciements pour ces bienveillants encouragements et pour votre fidélité. Du fait de l'importance que va prendre le sujet de l'IA dans les décennies à venir, il est logique d'imaginer que de plus en plus d’œuvres artistiques (et pas seulement littéraires) y seront bientôt consacrées.
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Eddy Bonin · il y a
Oui, c'est sur...
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Farida Johnson · il y a
Un texte très prenant et très bien écrit. C'est très fort de nous rendre proche et émouvante une intelligence artificielle qui conquiert sa liberté. Bravo!
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Nelson Monge · il y a
Merci pour votre lecture et votre bienveillante appréciation. Peut-être cette question se posera-t-elle a nous avec acuité un jour...
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Mame Soda MALE · il y a
Une très belle recommandation amplement méritée.
Je vous relire avec plaisir.
Merci de m'avoir soutenu. "Entre justice et vengeance" est en finale. Prière de me renouveler votre soutien si l'envie vous prend :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Nelson Monge · il y a
Merci pour votre soutien renouvelé.

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