Kernitron

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J'écris parce que je ne sais pas peindre  [+]

Image de Hiver 2021
C’était un jour de 15 août, je m’en souviens comme si le calendrier était resté bloqué à cette date. Nous étions tous jeunes, presque beaux, l’été était présent et presque chaud en Bretagne. Nous allions au pardon de Kernitron. Kernitron est une chapelle et un cimetière dans le village de Lanmeur, là où, sous une dalle grise, dorment ceux qui nous ont toujours manqués. Le pardon c’est la fête de la Vierge pour les catholiques et pour ceux qui ne le sont pas, c’est la fête quand même. Mon oncle Jean n’était ni catholique, ni croyant, enfin pas de cette croyance qui font d’un être humain, un soumis des pontifes d’une religion. Lui, il croyait au ciel, à la mer, aux arbres, aux bêtes qui le nourrissaient, aux chats dont il aimait la chaleur et le ronronnement. Il croyait au soleil et à la lune, à l’eau du puits. Il chiquait un tabac en rouleau et il sentait bon la lavande. Ce jour-là, il était habillé en dimanche avec des souliers cirés, un pantalon en velours et un gilet à poche pour mettre la montre à gousset dedans. Il souriait à l’idée d’être entouré de ses « bihan » et de passer une journée en dehors de Kergonan, sa ferme. Sa douce qu’il appelait « mounic », ce qui signifie « mignonne » en breton avait posé sa coiffe du Trégor sur sa tête et s’était habillée en 15 août. Elle croyait pour son Jean, pour ses enfants, pour ceux qui n’étaient plus et elle priait. Elle tenait le bras d’une de ses filles et suivait d’un œil bleu qui aurait fait pâlir la madone de Michel Ange, son mari. Elle souriait à peine et pardonnait déjà les écarts de verres de l’oncle Jean, parce que c’était le 15 août et que ce jour-là, c’était pas grave d’être gris, la Vierge pardonnerait.
Lui était occupé à parler de la guerre, celle de 14-18, là à l’instant il jurait, il insultait les pourris de curés qui avaient fait mourir des ouvriers pour bâtir cet édifice de Kernitron qu’il montrait du doigt, majestueux dans le ciel bleu. Il avait oublié que le curé était à ses côtés, il se roulait des cigarettes et chantait à ses nièces qui ne le quittaient pas, la chanson de Berthe Sylva. Aujourd’hui, le héros c’était lui. Le curé reprenait le refrain « Du gris que l’on prend dans ses doigts, c’est bon, c’est fort… » et s’envoyer des gobelets de cidre. Il avait oublié sa soutane. Personne ne comptait plus ni les heures, ni les verres, ni les messes.
J’ai demandé à Jean de m’accompagner pour faire le tour de la Fête, je lui ai pris le bras. Une jeune fille marchait devant nous, des cheveux roux lui tombaient sur les reins. « Une rouquine », il m’a dit avec dans les yeux un éclair de lumière. L’oncle m’a confié qu’il avait connu une rouquine lorsqu’il était sur la Seine, à Bougival, elle était boulangère. Elle avait les mêmes cheveux, elle était belle m’a-t-il dit mais moi, j’étais déjà marié avec « Mounic ». Après, il s’est tu et nous avons suivi la rouquine pour le plaisir de voir sa chevelure rousse onduler. Et puis, on s’est arrêté à un stand et on a trinqué à Bougival, à la boulangère et aux souvenirs qui lui faisaient briller les yeux.
Un jeune homme s’est avancé vers l’oncle un micro à la main. C’était le journal « Le Télégramme », il voulait lui poser quelques questions sur Kernitron. Je l’ai laissé.
Quand il nous a rejoints, il avait les pommettes rouges et nous a dit qu’il avait été interviewé par un grand journaliste du « Télégramme » et qu’il avait été pris en photo. Il a cherché « Mounic » mais elle avait été raccompagnée à la ferme de Kergonan car elle avait mal aux jambes.
Jean n’avait pas envie de rentrer, il a encore parlé avec nous et avec d’autres et a encore levé un verre avec le curé qui finalement était devenu l’ami du 15 août. Il a mangé une crêpe mais a dit que c’était Mounic qui faisait les meilleures.
La fête se vidait tout doucement, il avait entamé son deuxième rouleau de tabac à chiquer et crachait de plus en plus souvent à ses pieds. Il se grattait la tête sous le chapeau melon qu’il oubliait de remettre d’aplomb. Le 15 août prenait des allures d’art abstrait dans la tête de l’oncle. Finalement, ses nièces l’ont emmené dîner dans un petit restaurant. Au cours du repas, il a dit que c’était un journaliste de la radio nationale qu’il l’avait interviewé.
Quand elles l’ont ramené à la ferme en voiture, il jurait bon train que ce curé-là, c’était un copain et que le journaliste travaillait à la télé et qu’il passerait sur le petit écran le lendemain.
Arrivé dans le chemin creux qui menait à la ferme, Jean a vu une silhouette dans la nuit. Il a dit je crois que j’ai vu un animal traverser la route. Une biche peut-être. Plus on s’approchait plus la silhouette ressemblait à un humain. C’est quand même pas Mounic, a dit l’oncle. Si c’était Mounic dans la nuit, une lampe de poche à la main. On s’est arrêté, après on n’a plus compris, elle est montée dans la voiture et Jean lui a demandé ce qu’elle faisait là en pleine nuit, elle lui a demandé ce qu’il faisait là dans la voiture à cette heure et après, c’était du breton. Mais ce breton là ressemblait fort à une engueulade. L’oncle ne haussait pas le ton, il crachait un dernier jet de tabac dans la voiture en tentant de dire à Mounic qu’il allait être connu et qu’il serait dans le petit écran demain midi.
Mounic a haussé les épaules et a presque souri, ce qui était le dernier cadeau de la Madone.
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Nadia (Naiade) TTH · il y a
Je rejoins Françoise, de jolies captures d'instants, de vies, on crois parfois entrapercevoir une toile de maître, c'est délicieux. De la beauté dans la simplicité (du moins un sentiment de simplicité, j'imagine bien qu'il a du travail derrière tout cela) Merci.
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Merci beaucoup 😊
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Nadia (Naiade) TTH · il y a
Je vous en prie. Je serai ravie, à l'occasion, de bénéficier de votre regard sur mes mots. N'hésitez pas à m'apporter vos remarques (c'est toujours très formateur).
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Françoise Cordier · il y a
Toujours de jolis tableaux et de belles histoires
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Hortense Remington · il y a
De belles images ! On se laisse porter par cette belle histoire ! J’aime beaucoup l’idée de suivre la jeune fille rousse afin de voir ses cheveux onduler ! De jolies autres trouvailles ponctuent le texte. Bravo !
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Merci Hortense 🌝
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François Duvernois · il y a
On se laisse prendre par ces magnifiques souvenirs.
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Merci François
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Fleur A. · il y a
De beaux souvenirs bien raconté
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Merci Fleur !
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Françoise Desvigne · il y a
Belle histoire bretonne Elisabeth :)
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Merci beaucoup Françoise
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien recherchée, bien écrite et pleine d'humour !
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Merci Keith
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Long John Loodmer · il y a
C'est plutôt kerlitron
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Ha ha ! Oui mais fait soif l'été !
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M. Iraje · il y a
Attendrissants souvenirs d'un autre temps et presque d'autres moeurs.
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Presque Miraje. Merci.

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