Katchenka

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Ça ne parlait que de ça partout, dans la rue, chez le toubib, au sauna. Du merdeux boutonneux à la rombière ramollie, tout le monde n’avait que le Serial Zigouilleur de blondes à la bouche.

Trois fois ce mois-ci qu’on tombait sur les restes de ses victimes. Toujours bien alignés, les morceaux, soigneusement emballés. Déposés sur les étagères de la bibliothèque municipale, devant la grille du jardin public et à la porte du commissariat, ils témoignaient d’une attention particulière accordée à la mise en scène.

Trois fois en un mois qu’on en découvrait, coupées en fines tranches et plus très fraîches. Katchenka en avait eu la chair de poule, surtout quand un de ses voisins, dont le futur ex-gendre était toujours flic, lui avait parlé d’une odeur de carpaccio faisandé dans de l’urine de chacal.

Katchenka n’était pas trouillarde, mais tout de même. Elle avait envisagé un temps de se teindre en blonde pour plaire à son homme qui aimait le type slave. C’était d’ailleurs lui qui l’avait rebaptisée de Marie-Catherine en Katchenka, qu’il jugeait plus sexy.

Sexy ou pas, Katchenka voyait de moins en moins son homme de plus en plus occupé par ses tâches professionnelles. Quatre fois ce mois-ci qu’il avait été retenu par ses affaires jusque tard dans la nuit. Et la veille, il n’avait regagné le nid conjugal qu’au petit matin. Il n’avait dormi que deux heures, avait filé sous la douche, avalé un café brûlant et était reparti bien vite, un brin fébrile.

Katchenka s’était levée, avait déjeuné seule, blasée. Elle avait allumé la télé, et voilà qu’à nouveau le tueur avait frappé. Des bouts de blonde empaquetés avaient fait leur entrée sur les marches du Musée de la Marine. Et de quatre ! Pas demain la veille qu’elle se ferait blonde, tant pis pour l’homme qui se contenterait de ses mèches châtain clair. Manquerait plus qu’elle finisse sous le hachoir d’un cinglé.

Le soir, son homme était rentré plus tôt. Il avait montré un intérêt inhabituel pour le journal télévisé. Lui qui ne supportait d’ordinaire pas les infos s’était docilement assis face à l’écran, puis s’était redressé d’une drôle de manière, presque fier tout à coup, comme si on lui décernait une médaille, au moment où une jeune journaliste eurasienne bavouillait son speech sur la quatrième victime en kit du décimeur de blondes. Il avait paru tout excité par ce fait divers sordide, et plus tard dans la nuit il titilla sa Katchenka.

Quatre fois ce mois-ci qu’il remplissait son devoir conjugal. Ces dernières années, leurs ébats étaient devenus plus ou moins bimensuels, et ce bel effort sportif méritait qu’on encourage l’homme. Passer du simple au double était une aubaine pour cette gourmande de Katchenka qui commençait à se lasser de sa collection de sex toys. Le goût de l’authentique lui était revenu, et avec lui le désir de plaire et de conclure, d’un bon coup de rein qui réjouit.

Le Zigouilleur avait continué à mettre en rang ses petits paquets un peu partout. Il était passé à deux blondes/semaine.

De son côté, l’homme faisait sa fête à Katchenka tous les trois jours et tout roulait dans son train-train.

Quand le Zigouilleur s’était mis à zigouiller deux fois le jour, et que l’homme, redevenu baiseur, avait baisouillé Dame Katchenka à un rythme biquotidien, cette dernière avait commencé à s’interroger. Elle n’était pas parano, mais tout de même, les coïncidences étaient trop troublantes, les parallèles si évidents, qu’il lui aurait été difficile de ne pas finir par les voir.

A chaque fois que le débile monomaniaque avait agi, son homme était rentré à une heure avancée de la nuit. A chaque nouvelle victime, sa dose de sexe pour Katchenka. Et la façon dont il s’était redressé d’un bond devant la télé, plus fier qu’un paon en rut. Tout cela aurait été lié que Katchenka n’en aurait pas été autrement étonnée.

N’empêche, Katchenka avait été bien emmerdée quand elle avait cru comprendre que l’homme et le Killeur découpeur ne faisaient qu’un. Elle s’était mise à observer ses mains, à scruter ses regards, espionner tous ses gestes.

Un jour, n’y tenant plus, elle s’était plantée droit dans ses yeux, lui demandant s’il ne lui cachait rien d’horrible dont il souhaitait soulager sa conscience. Elle était sa Katchenka, elle pouvait tout entendre. Il y était si peu préparé qu’il n’avait pas esquivé lorsqu’elle l’avait approché, ôtant de ses épaules un long cheveu d’ébène, parfumé et soyeux.

« Dis-moi pas que tu me trompes avec la Chinoise de la télé ! » s’était étonnée Katchenka.

« Elle est Belgo-Indienne » avait rectifié l’homme.

Katchenka avait divorcé sur le champ, lui foutant sa gueule dehors manu militari.

« Je suis pas vieux jeu, mais tout de même. Je l’aurais encore mieux aimé tueur... » avait lâché Marie-Catherine.
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Mome de Meuse · il y a
Trop drôle ! Je me suis régalée.
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Daniel Nallade · il y a
Je comprends la déception de Katchenka. Mieux vaut un tueur qui progresse, qu'une histoire banale de fesse, qui par habitude, régresse !
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Soseki · il y a
J'adore le ton de ce récit !!!
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cendrine borragini-durant · il y a
Un peu d'humour dans la sinistrose ambiante, histoire de supporter les infos anxiogènes dont nous sommes abreuvés ;-)

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