Karachaos

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Le goût des mots, la passion du style, la folie des gens :)  [+]

Image de 5ème édition
Image de Très très courts
C'est une chanson douce que je lui chantais tous les soirs. Je ne sais pas pourquoi cet air me revient, maintenant. Je ne connais même pas le titre, je me souviens que je répétais trois fois le même couplet parce que c'était le seul que je connaissais, j'y glissais le refrain autant de fois qu'il le fallait, et il finissait par s'endormir à moitié, ou au moins à se calmer suffisamment pour que je le laisse essayer de s'endormir tout seul. C'est une chanson un peu mélancolique, parfois j'avais la flemme d'articuler et je ne la chantais qu'à coup de lalalas, mais ça marchait quand même. Ensuite, le temps a passé, cet air est complètement sorti de mon répertoire, d'ailleurs tout est sorti de mon répertoire, tout ce que j'avais l'habitude de chantonner, pour endormir bébé, ou pour sous la douche, ou pour les barbecues du dimanche, ou pour les karaokés improvisés, j'adorais ça me mettre devant tout le monde en faisant croire, surtout à moi-même, que j'étais une vedette, une étoile de la chansonnette. Tout est sorti de mon répertoire, le numéro de mon chef, de mes collègues, de mes amis, le numéro de ma femme aussi mais celui-là je l'ai toujours gardé dans la tête, et après ben elle a dû changer de numéro, parfois je le refais mais je tombe sur la voix d'un homme, elle a dû changer de numéro et il a été réattribué à ce monsieur. Il est agacé, le monsieur, parfois, en reconnaissant ma voix. C'est vrai que j'appelais souvent, au début, quand je pouvais. Tout est sorti de mon répertoire, mais surtout l'envie de chanter. Je n'ai plus eu de voix, de toute façon je n'avais plus voix au chapitre, il fallait que je tourne la page, que je ferme ma grande gueule, que j'arrête de la ramener, et ça n'a pas loupé, à force qu'on me le fasse bien comprendre, que ce que je disais n'était pas très intéressant, que je n'étais plus qu'une loque qui avait tout perdu, j'ai perdu toute faculté de parler. Au départ je ne chantais plus, mais je parlais encore un peu, aux arbres, aux oiseaux, aux passants, aux murs, avant de leur pisser dessus, surtout sur les murs, les passants c'est trop interdit, les oiseaux c'est trop haut et les arbres c'est pour les chiens. Et puis, petit à petit, comme il n'y avait pas d'écho, j'ai arrêté de parler. Maintenant, je grogne. Il n'y a plus grand monde qui me comprend, mais quelque part, je m'en fous, vu le peu que je comprends du monde. Ça leur fait peur, aux gens, un peu, cet être qui grogne, du coup ça les éloigne, du coup j'ai la paix, enfin, ce genre de quelque chose entre paix et mépris dont il me faut bien me contenter.
Maintenant que je ne parle plus, je regarde. Je berce mes yeux du mouvement du monde, en espérant que ça finira par m'endormir. Je vois la poussette, qui passe devant moi, avec ce gamin qui hurle, dedans. Alors le papa - ça doit être le papa - s'arrête en plein milieu du trottoir, pile devant moi, il ne me voit pas, puisque je fais partie du décor, et il commence à chantonner un truc pour essayer de le calmer, même si ça a l'air plutôt mal barré. Il lui chante cette chanson, là, ma chanson, je reconnais le couplet que je répétais sans arrêt, des milliards de fois, je me dis que peut-être il n'est pas trop tard, que je vais enfin apprendre le reste de la chanson toutes ces années après, depuis le temps que je ne chante plus. J'ai les oreilles tendues comme si j'étais un chien de chasse en train de pister une mouche, je n'en perds pas une note, j'ai envie de mettre ma grosse patte sur la bouche du gamin qui hurle pour mieux entendre son père, mais non, lui aussi il répète le même couplet, le salaud, trois fois, et un coup de refrain, et ça a l'air de marcher, en plus. Il a quoi, le mec, la trentaine ? Comme ça me rend tout chose, d'entendre cet air ! J'essaie de me souvenir, de retrouver les notes, de chanter avec lui, de loin, pour l'accompagner. J'ai un son qui sort, mais comme d'habitude je grogne, et j'ai mal parce qu'il y a comme un peu d'eau dans ma voix, et ça a du mal à sortir. Le gosse s'arrête de pleurer deux secondes, curieux, mais le papa lève la tête vers moi, comme outré que je vienne lui faire l'affront de ma seule présence dans ce moment intime, je ne supporte pas ce regard, je tourne la mienne, de tête. Il a cru qu'il y avait du vin dans ma voix, mais c'était comme un reste de lait. Il a du naître aux alentours de... Ouais c'est ça, il pourrait être mon fils. D'ailleurs, c'est peut-être lui. Je ramène mes yeux vides sur le trottoir. La poussette a déjà tourné au coin de la rue.
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Joëlle Brethes · il y a
Une vie... de fantôme ! :( De l'autre côté de ce qui fut la sienne et de ce qui est resté celle des autres : Triste !
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Keith Simmonds · il y a
Etre de l'autre côté d'autrui est toujours problématique ! Bravo ! Je vous accorde tous mes votes ! Une invitation à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale et “Gros père Noël” pour le prix Hiver 2018. Merci d’avance et bonne journée !
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Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, mes voix. Pour ma part, sans contrepartie, j'ai commis deux textes, L'invitation http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation?all-comments=true&update_notif=1509982263#js-collapse-thread-577892 et Reflets http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reflets-6 si le cœur vous en dit
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Arlo G · il y a
La vie est un éternel recommencement. Beaucoup de douleurs dans vos mots. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes * sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver poésie et * j'avais l'soleil au fond des yeux* matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Pierre PLATON · il y a
Nous sommes tous de l'autre coté de quelqu'un,... mais il est encore plus dur d'être de l'autre coté de soi-même...
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Marie Paraire · il y a
Grand merci, vous avez bien raison :)