Kaoma 7 ans, migrante

il y a
5 min
197
lectures
57
Qualifié
Il fait nuit encore mais je suis réveillée.
Un bruit insolite m’a tirée du beau rêve où je courais nue sous le soleil pour me jeter dans un bras de rivière fraîche.
J’entends les bruits feutrés de la savane.

J’ai 7 ans, je m’appelle Kaoma et je dors sur une natte, dans notre case, serrée contre mon frère Rul, 10 ans et ma petite sœur Kiliri, 3 ans.
Maman dort plus loin, tout contre papa.
Maman a un gros ventre, nous allons danser bientôt et manger de la viande fraîche grillée au feu pour fêter la naissance du nouveau-né.

Je suis africaine. Je sais traire et piler le mil, j’apprends à le moudre bien fin. Je suis fière.
Bientôt, maman m’enseignera comment cuire la galette sur la pierre et aussi comment tresser nattes et paniers avec les feuilles séchées que j’ai roulées bien serrées il y a 6 lunes avec ma cousine Nina.

Je vis en Afrique où je suis née et où vivent tous mes amis et toute notre famille. Nos ancêtres sont là aussi, sous la belle terre jaune de notre pays. Ils veillent sur nous. C’est là que grand-mère est partie nous attendre, pour quand ce sera notre tour de rejoindre les esprits.

Hier soir le chamane a réuni tout le village autour du feu. Il a chanté un peu et il a dit :
« Il faut partir ! nous devons fuir sinon nous serons tous massacrés. Les rebelles approchent, ils ont des machettes et de grands couteaux. Ils sont cruels et déterminés.
Demain nous marcherons, puis nous embarquerons pour traverser le grand miroir. »

Maman est debout, elle emballe casserole, pilon, vêtements et nos réserves de mil cuit et de viande séchée. Elle a roulé 5 boulettes de ses mains habiles pour nous donner des forces à l’aube de cette première journée d’exode, elle semble inquiète et triste.

Papa s'est levé lui aussi, il remplit son carquois de flèches empoisonnées et ceint ses hanches fines de plusieurs tours de toile brute ; c’est là qu’il glissera sa longue lance de bois.
Mon papa est fort. Il est le plus rapide à la chasse et vise juste.

« C’est le moment !» dit maman. Elle vient nous lever et nous donne une boulette à manger. Nous roulons nos nattes, puis nous allons boire à l’outre qu’elle a soigneusement remplie hier à la mare d’eau douce à une demi-journée de marche d’ici.
Nous sommes prêts.
« - Mais où on va maman ? demande mon frère anxieux de voir tout le village prêt à fuir dans la nuit.
- Nous partons en Europe Rul, nous y serons en sécurité ; ce sera un long voyage, il faudra bien aider tes sœurs.
- Mais pourquoi ? on est bien ici... et nos ancêtres ?
- C’est la guerre Rul, nous devons partir nous réfugier dans un pays en paix pour survivre. Nous reviendrons chez nous quand la guerre sera finie.
- Mais... et notre case ?
- Nous la reconstruirons ! »

Ainsi commence la longue marche qui nous mènera jusqu’à la mare d’abord, puis le long du filet d’eau qui court sous les pierres et enfin au grand fleuve qui se jette dans l’océan, le « Grand miroir ».
Moi, je ne suis jamais allée aussi loin et c’est excitant de partir.

Les hommes eux connaissent le grand miroir.
C’est là qu’ils viennent pêcher quand le gibier a migré et qu'il se fait rare.
Ils partent plusieurs semaines pour nous rapporter de nombreux poissons qu’ils ont pêchés, vidés et fait sécher au soleil.

Aujourd’hui c’est différent, nous devrons marcher vite pour arriver dans quatre jours au plus car un bateau nous attend.

1er jour :
Il fait grand jour maintenant. Notre caravane d’une centaine d’âmes s’étire le long d'un sentier rocailleux. Je suis fatiguée, ça fait trois heures que nous marchons et toujours pas de mare en vue.
Le rythme est lent, tout le village chemine, les adultes, les enfants, les anciens aussi. Des jeunes femmes sont comme maman, certaines portent en plus un enfant sur leur dos, elles poussent devant elles les chèvres du village qui traînent.
Le soleil est brûlant, il est juste au-dessus de nos têtes quand le chamane nous fait stopper enfin, à l’ombre de grands arbres maigres où nous nous asseyons pour boire le fond de nos outres et pour manger un peu.
Maman se masse les jambes, le bébé dans son ventre pèse et tape. Il sera bientôt là.
Ce soir nous bivouaquerons près de la mare.
Quelle joie ! Nous pourrons nous baigner et remplir à ras bord nos trois outres pour la suite du voyage demain.

2ème et 3ème jours :
Le soir tombe sur ce deuxième jour de marche forcée, je suis épuisée. Papa me porte et Rul porte Kiliri qui pleure. Les anciens peinent aussi. Ils sont loin derrière. Ils nous rattraperont au campement.
Maman ne dit rien, elle porte notre ballot et roule des boulettes à chaque pause. Elle a pris une outre à papa qu’elle porte en plus. Elle est fatiguée.

C’est ma deuxième nuit sous les étoiles, c’est magnifique !

Ce matin je suis réveillée par des cris. Il manque la vieille Slaa. Les hommes partis tôt à sa recherche l’ont retrouvée et ramenée, elle est morte sur la route. Slaa est morte !
C’était notre doyenne. Tout le monde l’aimait et la pleure.
Nous devrons l’enterrer ici, loin du village...
Comment fera-t-elle pour rejoindre les esprits ?
Tristes et las nous repartons et c'est après une épuisante marche que nous arrivons enfin au fleuve.
Comme c’est beau !

Beaucoup d’entre nous saignent des pieds. Les femmes ont cueilli des plantes le long du chemin et font du feu pour préparer les décoctions qui soignent.
Nous les enfants, avons sauté dans l'eau fraîche et c’est avec un bonheur indicible qu’on s’y trempe en riant.
Maman aussi s’est baignée radieuse, maintenant elle masse ses chevilles et sourit de soulagement. Comme elle est belle maman ! je lui tombe dans les bras qu’elle referme doucement sur moi, et sur Kiliri et sur Gul qui accourent aussi. Nous avons la meilleure des mamans.

Demain 4ème jour, nous prenons le bateau.
Comme je suis contente !
Un grand bateau à rames avec une voile.

Le chamane a dit que quatre bateaux seraient là. Il a dit qu’il y aurait des vivres, de l’eau douce aussi et un capitaine sur chaque bateau pour nous guider en mer.
Qu'en une dizaine de jours au plus nous serions arrivés à destination, sauvés, pris en charge par les européens qui recueillent les réfugiés de guerre, les "migrants" comme ils disent.
Aux villageois inquiets il a dit que ça serait provisoire et qu’une fois la guerre finie nous pourrions rentrer chez nous dans notre pays.

Tant mieux ! car moi je commence à en avoir assez de l’aventure.
...

20ème jour :
Cela fait vingt jours que nous avons quitté le village. Déjà quatre personnes sont mortes d’épuisement et de fièvres.
Plus de deux semaines passées sur ces bateaux, ballotés sous un soleil de plomb avec la soif qui nous tenaille.
Maman a eu son bébé, Aloï mon nouveau petit frère, qui crie de chaleur et de faim car maman n’a pas beaucoup de lait.

Il n’y avait que deux barques finalement, à rames et sans voiles...
Les capitaines ne sont pas venus non plus, heureusement notre chamane se repère aux étoiles.
Nous sommes trop serrés dans ces barques ; les petits pleurent et beaucoup sont malades. Nous sommes sales et affamés. Une odeur atroce a envahi les bateaux.

Les hommes rament et plongent régulièrement pour tenter de pêcher quelques poissons que nous dévorons tout crus... ce n’est pas bon, mais nous avons si faim.

Leur peau est brulée par le sel, le soleil ; leurs lèvres saignent, papa saigne.

Pourtant il y a longtemps que nous sommes arrivés... mais aucun port ne peut nous accueillir, on ne nous laisse pas accoster.
Un bateau de pêche qui rentrait nous a donné des vivres et une barrique d’eau, mais nous n’aurons bientôt plus rien.
J’ai peur !
... et j’ai si soif que je n’ai plus de salive.

Maman nous rassure, mais nous voyons bien qu’elle a peur elle aussi. Notre pauvre mère, maintenant si frêle ; ses joues sont rougies, creusées, son sourire s’est tari.
Qu’allons-nous devenir ?
Allons-nous mourir ici sur ces vieux rafiots ?
Allons-nous être sauvés ?...

Les pêcheurs nous ont parlé de papiers, de frontières, de légitimité...

Alors je me tourne vers mon papa car il saura papa, c'est sûr :
« Dis papa il faut des papiers pour exister ? ».
57

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,