Kafr Naha

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Finaliste
Jury

"Je suis doué d'une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres, me déchire." Flaubert, correspondance  [+]

Image de Automne 2020
« La solitude est une tempête de silence qui arrache toutes nos branches mortes. » Khalil Gibran

L’atmosphère est moite.
Les ruelles sombres transpirent comme si une chape de plomb invisible s’était abattue sur la ville. Tout le quartier sent le soufre. Même les étoiles brillent beaucoup moins intensément maintenant… Leur lueur est à peine perceptible… Agonisent-elles, elles aussi ? Est-ce que les étoiles peuvent mourir ?

Autrefois, la vie grouillait ici. Du souk de Saqtiya, il s’échappait des senteurs de jasmin, d’olivier… Mille fragrances qui explosaient aux narines. Ahmad et Inès chapardaient en douce une olive ou deux, au hasard des étalages serrés en vrac les uns contre les autres… Les bruits, les rires, les cris ou chants des enfants étaient aussi délicieux qu’assourdissants lorsqu’ils venaient chatouiller les tympans de bon matin en une cacophonie majestueuse…
Magique.
Rassurante.
Aujourd’hui ne reste qu’un silence immuable… infini… cruel… qui rend dingue…
Comme tout ce qui hurle sans bruit.

Ça fait des heures qu’elle marche sur cette terre battue, ses vieilles sandales effilochées lui lacèrent les pieds. Elle a presque perdu la notion du temps. Les minutes défilent sans plus d’emprise sur sa vie. La crasse et la transpiration collent à sa peau. Elle se sent poisseuse des orteils à la racine des cheveux… Comme un tas d’os et de vermines. Méconnaissable, la jolie brunette d’autrefois… Sa silhouette frêle désarticulée se décalque contre les murs de pierre lézardés. Elle a l’impression de traîner sa propre carcasse tandis qu’elle se fraye un chemin à travers les ruines de bâtisses millénaires gisant à même le sol.
Lentement, elle s’enfonce encore davantage dans l’ombre. Elle piétine l’ancienne bibliothèque réduite en cendres. La pente est escarpée, les dédales sinueux. La zone était jusqu’à peu interdite. La cage qu’elle porte est si lourde pour ces petites mains… Des gémissements s’en échappent… Pourvu qu’il ne soit pas trop tard…

Elle doit la sauver. Il faut qu’elle vive, elle. Coûte que coûte ! Au moins elle !
C’est Yemma qui lui a indiqué le chemin avant de… de… de…
Un sanglot s’étrangle dans sa trachée. Elle presse sa poupée contre sa poitrine pour se donner du courage. Le chemin est encore long. Il faut continuer. L’espoir est au bout de la route.

Surtout ne pas penser à la faim qui lui ronge le ventre… Elle ne souvient même plus des saveurs sucrées salées du freekeh à l’agneau du dimanche midi. Ni de la sensation de croquer à pleine bouche dans une orange bien juteuse. C’était dans une autre vie tout ça. Aujourd’hui sa salive a un goût d’amertume et de fin du monde.

Un pas devant l’autre… Même titubante… Elle doit s’accrocher. Elle peut, non, elle doit y arriver. Pour elle. Pour elles.
Oublier sa langue si pâteuse… Sa gorge sèche… Sa gourde presque aride.
Faire taire ses maudites oreilles qui sifflent en permanence depuis la détonation…
Ignorer les mauvaises pensées… Faire abstraction des fantômes et des absents.
Et plus que tout faire attention… Être sans cesse sur le qui-vive. Rien n’est sécure. Tout peut se dérober à tout moment sous ses pas. Ils sont partout : les monstres. Ils sont là... Ou là… Quelque part, tapis dans l’obscurité, prêts à bondir. Ils la guettent. Ils rôdent. Leur présence est palpable. Ils peuvent surgir de chaque recoin sombre, de tous les méandres de la ville, ou même fendre le ciel. Les sirènes ne préviennent pas toujours…

Avant, elle ignorait : le chaos. Elle était à mille lieues de s’imaginer de telles réalités. Maintenant elle le sait… Oui, le ciel peut tomber sur la tête, le plafond écraser des proches… la mer avaler des embarcations de fortune par dizaines… balayer d’une vague les promesses d’une vie meilleure.
De son immeuble n’a survécu qu’un tas de cailloux et de sang. De sa vie d’avant son doudou en chiffon et la petite rescapée qui murmure du fond de sa cage… Et Dieu, que fait-il dans tout ça ?

Enfin, elle aperçoit la bâtisse tant espérée. Elle se dresse juste là, à travers l’horizon. Ce n’est pas un mirage… Son pouls s’accélère… Son cœur bat la chamade… Elle voudrait exploser, hurler sa joie, sauter au cou de l’homme qui apparaît dans l’encadrement de la porte en métal.

Elle aspire tout l’oxygène qu’elle peut… Rassemble tout son souffle, prie de ses maigres forces pour que ce soit bien lui…
Et devant l’air interrogateur du jeune quadragénaire, elle finit par demander, d’une voix tremblotante :
« Dis, c’est bien toi le monsieur qui sauve les chats ? »*

__

*Alep, 2018. L’homme aux chats, Mohamed Alaa Jalil, a recueilli plus de 170 chats dans les ruines d'Alep, en plus d’avoir fait fonction d’ambulancier...
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Michel Dréan · il y a
Je reviens juste pour te dire que j'ai aimé ce texte et déposer un premier commentaire (en espérant qu'il puisse y rester !)
Hâte de te retrouver sur le recueil Déborah ;-)

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