Juste un petit bruit

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En compétition

Romancier et poète, mon besoin d'écrire est maintenant vital depuis que je suis à la retraite. J'ai trouvé l'initiative de short édition très originale et qui colle parfaitement à notre temps  [+]

Image de Été 2020

La rangée de peupliers défile à la vitesse de mon SUV, dessinant des ombres mouvantes sur les vitres. La route ondule au gré des collines verdoyantes ; orbes graciles qui en épousent les courbes de niveau dans une savante géométrie qui m’enchante.

Je dois absolument me rendre chez le notaire, où ma famille m’attend pour régler la succession de mon oncle, alors je décide de forcer un peu l’allure.
— Tu ne trouves pas qu’il y a un drôle de bruit ? me glisse ma conjointe assise à ma droite, tout en vérifiant pour la nième fois, dans le miroir du pare-soleil, la bonne application de son rouge à lèvres et son absence sur ses dents.
Ce genre de commentaire a le don de m’exaspérer. Comme s’il m’était destiné en personne pour atteindre mon ego.
— Mais non ! C’est juste le sifflement des pneus sur l’asphalte.
— Je te dis qu’il y a un drôle de bruit, insiste-t-elle en rangeant le tube dans son sac à main qu’elle ferme d’un coup sec.

Je décide de ne pas lui répondre, et prendre sur moi cette attaque à mon intégrité. Alors que le paysage s’ouvre maintenant sur une large plaine, dans laquelle paresse une rivière aux méandres délicats, je me résous néanmoins à concentrer mon attention sur la tonalité de mon moteur. Dans un esprit d’apaisement, je m’entends lancer :
— Tu as raison, il y a un petit sifflement.
— Qu’est-ce que c’est ? Ne me dis pas que l’on va encore tomber en panne comme la dernière fois !
— Ne t’en fais pas ! Elle sort de révision. C’est sûrement une feuille qui s’est prise dans l’entrée d’air.

Un silence attentif s’installe alors entre nous, chacun essayant de détecter la plus petite fluctuation harmonique du son émis par les cent vingt chevaux de l’engin. Ceux-ci ronronnent comme le leitmotiv d’un concerto sans relief. L’œuvre d’un compositeur ayant perdu son inspiration dans une variation de violoncelle.

Une longue côte en ligne droite se profile maintenant devant nous. Bordée de platanes, elle me fait penser au canal du Midi qui aurait soudain décidé de s’envoler vers le ciel. Alors que mon esprit s’était évadé dans les plaines toulousaines, et que j’imagine une péniche se diriger vers le firmament, mon épouse s’exclame en criant :
— Attention, un renard !
L’animal effectue un saut de côté et, grâce à un coup de volant désespéré, mes roues arrivent à l’éviter.
— Merci. Sans toi, on l’aurait écrasé ! Sans compter que le choc aurait pu nous faire des dégâts ! Le radiateur, par exemple !
— Fais attention tout de même ! Arrête de rêvasser à ton héritage. De toute façon, je suis sûre qu’il ne t’a laissé que des clopinettes, ce radin !
Alors que je m’apprête à lui répondre, un tremblement s’empare du véhicule avant qu’un solo de percussions ne s’échappe du capot. Le compositeur a décidé de rompre la monotonie du thème, songé-je en appuyant désespérément sur la pédale de l’accélérateur. Rien n’y fait, la vitesse décroît lentement, passant d’allégro à moderato, avant un final en largo qui se termine au bord de la route, où un vague chemin de traverse accueille notre partition musicale. Le moteur en ayant profité pour s’arrêter dans un dernier spasme, une sorte de respiration émise par trombone à coulisse, je tente à plusieurs reprises de le redémarrer. En vain. L’orchestre a visiblement décidé d’un entracte pour nous laisser tout seuls.
— Nous voilà beaux, perdus dans cette campagne, commente mon épouse de ce ton définitif qui m’exaspère plus que tout.
— Je vais téléphoner, ce n’est pas pour rien que j’ai payé un dépannage 24 sur 24, dis-je en sortant mon smartphone de la poche de ma veste.

Après trois tentatives et une scrutation de l’écran, j’annonce :
— Zone blanche ! Pas de réseau ! Il n’y a plus qu’à attendre quelqu’un !
— Je te fais remarquer que nous n’avons croisé personne depuis au moins une demi-heure !
Mon regard inspecte l’horizon pour se perdre dans les champs de tournesols sous un ciel parsemé de petits cumulus. Un examen plus approfondi me permet de distinguer quelque chose qui avance vers nous à faible allure. Cette apparition grossit lentement pour se matérialiser en un tracteur poussif, dont la peinture a été remplacée par de la rouille il y a longtemps. Je m’empresse alors de sortir de la voiture pour me mettre en travers du bolide. Celui-ci émet un bruit de basses, à l’instar d’un baryton atteint d’une quinte de toux.

Le conducteur, chapeau de paille sur la tête, joues couperosées et bras brûlés par le soleil, m’observe d’un sourire amusé, tout en stoppant son adagio.
— Qu’est c’qui vous arrive, Monsieur, me demande-t-il en roulant les « r » comme s’il imitait une soprano originaire du Sud-Ouest.
— Je suis en panne.
J’en profite pour lui montrer mon SUV abandonné à côté d’un fossé et de mon épouse.
Animé d’une souplesse surprenante, il descend de sa machine pour se planter devant le capot de ma Nissan. D’un mouvement de tête, il me suggère de l’ouvrir. Je m’exécute docilement comme si j’avais affaire à un virtuose du diesel. Un coup d’œil jeté à ma moitié m’indique que celle-ci hésite entre consternation et ironie.
— Je vois ce que c’est, annonce le soliste des campagnes.
— C’est grave ?
— Non, vous êtes juste tombé en panne d’essence !

Un énorme rire résonne alors sur tous les arbres environnants. Une succession de notes émises par mon épouse qui montent crescendo dans les aigus. Je réalise que je viens de tout perdre : mon ego et mon héritage !

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Zouzou · il y a
une symphonie bien dérangeante !
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jc jr · il y a
Ce concerto en mi diesel pour pistons se sera arrêté dans une coupure de sons, certainement provoqué par l'impatience d'aller chez le notaire. Par contre l'épouse ne manque pas de carburant... jc
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Gérard Muller · il y a
Merci JC pour ce concerto. J'ai voté pour votre lampe
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V. September · il y a
Symphonie en rupture majeure.
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Gérard Muller · il y a
Merci V. Je vois que vous appréciez la musique !
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Norsk · il y a
Très bien écrit ! J'imagine tout à fait le couple partant chercher un bidon d'essence en tracteur !
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Gérard Muller · il y a
Merci Norsk.
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THIERRY VION · il y a
De symphonie fantastique, la balade est devenue doublement catastrophique. 1 panne ridicule et 2 écrasement de l'égo du macho.
Mais tout ça est jubilatoire pour l'épouse hi hi hi et aussi pour toutes les femmes qui vont vous lire. j'aime

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Gérard Muller · il y a
Merci Thierry pour cette envolée féministe
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Maria Angelle · il y a
Les femmes n'y connaisdent rien en mecanique les hommds n'ont pas toujours les sens du bon sens..
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Gérard Muller · il y a
Merci Maria pour cet aphorisme de bon sens
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Mireille Bosq · il y a
"Je te l'avais bien dit". je parie que l'épouse l'a placée celle-là, je te l'avais bien dit de faire le plein! on sent le désaccord mais le maestro local possède, lui, un organe bien accordé.
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Gérard Muller · il y a
Merci Mireille pour l'accord musical
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Ginette Flora Amouma · il y a
Situation cocasse et concert divertissant devant un chef d'orchestre cherchant vainement à dynamiser son ensemble vocal.
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Gérard Muller · il y a
Merci pour ce commentaire qui prolonge la métaphore.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien écrite, agréable et attrayante !
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Gérard Muller · il y a
Merci Keith
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Chantal Sourire · il y a
Une histoire drôle qui doit parler à beaucoup...
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Gérard Muller · il y a
Oui, il y a un peu de vécu !

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