Jusque dans les étoiles

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Il était une fois un royaume magnifique où les habitants flânaient à l'ombre d'arbres gorgés de fruit et où le dur labeur était accompli avec joie pour le bien de tous et surtout de la famille royale.
Dans la plus grande ville de cette lointaine contrée, un château surplombait les maisons de chaux. C'était une très vieille bâtisse en pierre de taille. Le jeune prince aurait préféré un palais en cristal, comme ceux des contes de fées, mais les traditions étant immuables il fallait apprécier cet héritage et être heureux.
Des recoins farfelus de sa demeure, le garçon adorait la tour qui grince. Adjacente au pont levis, on eut dit qu'elle chatouillait les nuages. Là-haut, sur une belle table en chêne, trônaient quatre énormes ouvrages de plus de mille pages chacun, ce qui en faisait la plus grande bibliothèque du pays. Le prince avait toujours voulu y dormir. Malheureusement, la reine qui se perdait souvent avait insisté pour que la chambre du prince jouxte celle de ses parents.
De temps en temps, le roi donnait au prince l'autorisation de feuilleter l'un des recueils. L'enfant regardait avec plaisir les lettres se lier et les enluminures briller. Bien qu'il ne sache pas lire, il avait réussi à déchiffrer quelques feuillets. La dernière partie traitait des nuits étoilées. Il avait reconnu les formes si particulières des constellations: la libellule, le pommier ou la petite couronne étaient dessinées à l'encre bleue. Ainsi, le prince parcourait les manuscrits et fantasmait des histoires pleines de magie.
Un matin, le prince trouva le châle de sa mère au milieu des écuries. C'était étonnant car la reine ne s'y déplaçait jamais. Avant de se balader sur son blanc destrier, on lui amenait la bête proprement sellée au milieu de la cour. Elle n'avait donc jamais eu besoin de se promener parmi le crottin et les écuyers malodorants. Le prince ramassa le tissu d'un vert émeraude et le porta aux lavandières.
Ce n'était pas la première fois qu'elle égarait ses affaires. Le prince n'aimait pas tellement cela. Lorsque cela arrivait, il entendait les sermons du curé répétés du boulanger à la coiffeuse, de la coiffeuse à l'écuyer et ainsi de suite jusqu'à ce que tout le château soit en ébullition. Le prince avait horreur des ragots et détestait les messes basses. Il était fier d'appartenir à la noble famille royale.
Les deux mains posées sur le crénelage du tour de garde, la reine contemplait l'horizon. Le jeune garçon s'approcha de sa mère. Il ne fallait pas qu'elle s'inquiète, il avait retrouvé son châle adoré. Surprise comme si elle ne l'avait pas entendu arriver, elle répondit en balbutiant. "Merci, jeune homme". C'était la première fois qu'elle n'appelait pas le prince par un surnom un peu niais. Dans une autre circonstance, celui-ci aurait été flatté mais l'étrangeté de la situation le mettait mal à l'aise. Au bout du couloir une domestique arriva en chuchotant. "Elle est là". Une horde de serviteurs déboula dans le passage et entoura prestement la souveraine. Prise dans un cocon protecteur quoiqu’un peu étouffant, elle fut raccompagnée jusqu'à sa chambre, laissant le petit prince tout penaud.
Bien décidé à savoir de quoi il en retournait, le prince se faufila jusqu'à la chambre de ses parents. La porte était entrouverte et ce qu'il entendit le bouleversa.
- Cet enfant, Majesté, c'était le Prince.
- Vous voulez dire que c'était mon fils ?
A ces mots, le prince fit demi-tour. Il courut dans les couloirs, bouscula un majordome, grimpa en haut de la plus longue tour du château, et se terra derrière une malle au milieu de la poussière et des toiles d'araignée. Il reprit son souffle difficilement. Il avait dû mal entendre. Il ne pouvait y avoir une autre explication.
Le prince resta perché toute la journée. Il avait peur de descendre. Le roi finit par envoyer des hommes à sa recherche. Quand il entra dans la salle à manger où son père avait entamé le brouet, il regarda sa mère avec crainte. "Viens mon chaton, viens manger." Le prince ne put s'empêcher de laisser couler une larme. Il s'en voulut aussitôt. Tout cela n'avait été qu'une affabulation de sa part.
Cependant, il était clair que quelque chose tracassait la reine. Au cours des jours suivants, elle perdit beaucoup de poids. Elle déambulait dans les couloirs avec ses robes trop larges comme un fantôme perdu dans un labyrinthe.
Assise au milieu de la cour, la reine parlait souvent de son enfance, de ses parents, du poney qu'elle avait élevé jadis. Un jour, elle salua le prince qui passait à côté d'elle d'un hochement de tête. Le poète avec qui elle discutait lui murmura un mot à l'oreille. Elle s'effondra. "Mon fils" réussit-elle à articuler. "Mon fils, viens dans mes bras". Le prince s'approcha d'elle et elle le serra avec force. "Je suis désolée" chuchota-t-elle. "Je suis désolée, je suis désolée". Le prince mit du temps avant de comprendre qu'elle avait fini par l'oublier à nouveau. Elle se rappelait de son petit cheval mais était incapable de se souvenir de lui.
Il entra dans une rage noire. Il jeta ses vêtements hors de son armoire, déchira les draps de son lit, il monta en haut de la tour et jeta les quatre seuls livres du Royaume par la fenêtre. Il sortit du château et courut le plus loin possible.
Le soir, il retrouva sa chambre rangée, son lit fait et les livres rafistolés. Au repas, il ne reçut aucune punition, comme si tout le monde avait oublié. Il s'apprêtait à se mettre en colère quand une vieille femme fit son entrée. Elle avait les ongles pointus, un nez en trompette et des cheveux noir comme les ténèbres. Elle s'approcha de la table royale et y déposa une bourse. A l'intérieur, des petites billes de plantes macérées dans le sucre devraient guérir la reine du mal qui l'éteignait.
Le roi avait un air sombre. Autrefois, il aurait fait pendre un manant qui l'aurait dérangé en plein repas. Il ravala sa fierté pendant que la reine ingurgitait le remède. Le prince s'attendait à ce que des éclairs scintillent hors de sa mère, que la lumière des bougies vacille ou qu'un démon apparaisse mais il ne se passa rien.
Les jours passèrent. Les traits si délicats de la reine devinrent squelettiques. Malgré le traitement de sorcière, la situation empirait. La reine était changée plusieurs fois par jour. Il lui était difficile de se sustenter. Un souffleur lui glissait à l'oreille le nom de ses interlocuteurs. Elle ne reconnaissait plus ni le roi, ni le prince.
Le petit garçon avait demandé à son père de lui fournir une peau tannée sur laquelle, chaque jour, il dessinait au pastel les événements de la journée. Ainsi, il fournissait à sa mère une trame qu'elle lisait le matin et oubliait le soir.
Le roi fit venir des bossus, des magiciens et des savants. Rien n'y fit. La reine se déplaça de moins en moins jusqu'à devenir complètement immobile. Dans tout le Royaume, elle fut beaucoup pleurée. Il était loin le temps où on moquait sa mémoire de poisson rouge.
Dans les grincements de la haute tour, le prince guettait le ciel obscur. Il avait pleuré un océan de larmes mais son père lui avait assuré que sa mère vivrait une nouvelle vie, là-haut, étoile dans le firmament. Alors le prince scrutait la voute céleste à l'affut d'un nouveau point lumineux. Bientôt, il repéra sa mère. Elle avait rejoint la constellation du faon. Il savoura ce moment. Puis il mit son plan à exécution. Il grava la position de la reine sur le gros recueil d'astrologie et nomma l'étoile d'après son prénom. Il attacha à la patte d’une chouette les peaux tannées, papiers de fortune sur lesquels le prince avait retracé les événements majeurs de la vie de la reine. L'oiseau acquiesça quand le prince lui montra le corps céleste à atteindre avant de s'envoler dans un froissement d'ailes. Quand il ne fut plus possible de le distinguer dans la nuit, le petit garçon retourna se coucher. Désormais, grâce au feuillet qu'il lui avait envoyé, sa mère, dans le ciel, ne l'oublierait plus jamais.
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Ozias Eleke · il y a
Très joli Saks. J'ai aimé. Ce fut un plaisir.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Mlb Angel · il y a
bonne chance. Si vous voulez lire le mien c'est des rêves dans les étoiles de mlb Angel merci d'avance. https://short-edition.com/fr/auteur/mlb-angel
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Nualmel · il y a
Parce qu'ici on lit en filigrane la désolation de la maladie. J'ai aimé.
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Zouzou Z · il y a
Mon petit prince à moi ...est plus gai, Espace sidérant... +5 !
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JARON · il y a
Bonjour Saks, un texte bien écrit et agréable à lire avec des mots empreints d'une belle émotion, mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour découvrir "rêves d'orient'" vous ^tes bienvenu. En attendant belle année 2020.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/reves-dorient
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Chantane P. · il y a
Conte plein de tendresse et de tristesse, belle plume
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Ava Mouzon · il y a
Magnifique et émouvant, on ressent parfaitement la douleur de se faire oublier par un proche. C'est une très belle utilisation du thème pour parler de la maladie d'Alzheimer, et je vous félicite de l'avoir aussi bien réalisé. Vous avez toutes mes voix. Bravo 😊
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Carole la Mouette · il y a
Un départ de conte de fées puis l histoire s assombrit, on partage la douleur du petit prince à en avoir les larmes aux yeux. La fin poétique évoque le souvenirs des disparus qui vivent dans notre mémoire, elle allége notre tristesse. C est écrit avec une grande sensibilité et beaucoup de poésie. Félicitations .
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Felix Culpa · il y a
Un très beau conte ! Mes 4 voix pour vous et une invitation pour " la légende des étoiles " https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
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Saks · il y a
Merci beaucoup, je vais lire votre histoire de ce pas.
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Felix Culpa · il y a
Merci Saks !!!
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Delphine G. · il y a
Très belle histoire, félicitations.
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Saks · il y a
Merci.