Jusqu'aujourd'hui

il y a
4 min
41
lectures
5

Et le lapin a sauté les sept étages. Je suis sortie avec le lapin dans mes bras et il a sauté du balcon. Par-dessus la rembarde. On venait d'acheter le balcon, le lapin était sorti, j'ai pris mes parents dans mes bras, ils ont sauté du septième étage. Le lapin était adulte, mes parents m'ont pris dans les bras pour la première fois et j'ai sauté du lapin, c'était trop insécure ces bras-là, je ne les connaissais pas, j'ai eu peur, j'ai préféré la mort, le crâne explosé sur l'asphalte, un filet de sang hors de mon balcon. Mon nez m'a demandé, mon nez, est-ce que je suis encore vivant, je n'ai pas osé lui répondre au début, je ne voulais surtout pas faire de peine à mes parents, pas qu'ils pleurent, je voulais qu'ils continuent de m'aimer, c'est pourquoi je n'ai rien dit au début. J'ai cru qu'ils me gronderaient, alors j'ai cru que je pourrais garder le secret, j'ai cru que je pourrais raconter autre chose. Autre chose que mes parents pourraient croire, par exemple Ce n'est pas moi, pas ma faute, c'est le balcon qui a sauté tout seul. Ou bien Je n'ai rien vu, j'étais dans ma chambre, je faisais mes devoirs, je ne sais pas ce qui s'est passé, peut-être le balcon s'est décroché, peut-être le lapin était dessus, peut-être la voisine est sortie, mon nez a eu peur, mon nez s'est cassé trop d'étages plus bas. J'ai vraiment essayé de faire comme si je ne savais pas. Ç'aurait pu marcher. Quelque chose aurait pu retenir les étages. Pourquoi quelque chose ne l'a pas fait ? Est-ce que quelque chose ne m'aime pas ? C'est pour ça qu'il n'a rien fait ? Est-ce que quelque chose est méchant ? Quelque chose aurait pu freiner la chute, je ne sais pas, un nez proéminent, un mensonge, un cheval, un petit cheval miniature dont j'aurais voulu qu'il se trouve sur le balcon bien avant que le lapin saute. Il ne faut pas penser à ça, que quelque chose ne m'aime pas, il ne faut pas, d'accord ? Alors arrête de pleurer, fais plaisir à la rembarde, tu l'aimes la rembarde ? Elle elle t'aime très fort. D'ailleurs, si elle avait eu le petit cheval miniature, le petit cheval nain, le vrai petit cheval vivant sur le balcon, elle n'aurait pas eu besoin de lapin. Ce n'est pas moi qui voulais un lapin, moi je voulais le cheval, il paraît que ça existait, mon père m'avait dit qu'il croyait que ça existait les petits chevaux vivants miniaturisés par les Japonais pour vivre sur le balcon sans trop de place pour mon bonheur. Le balcon voulait à tout prix pas trop de place pour mon bonheur, ne voulait surtout pas que je pleure, ce n'est pas de sa faute à lui, le balcon était gentil depuis toujours. Le balcon me racontait souvent que mes parents s'étaient envolés, je voulais croire le balcon et je le croyais alors que je savais très bien que mes parents étaient morts mais c'était si bon de croire le balcon, sa voix douce de vieux béton armé, les caresses de la rembarde en fer forgé. C'était bon, je savais que c'était faux, mais c'était vrai. Le plus important c'était que c'était vraiment bon, pas que c'était un peu faux. Le lapin me disait aussi que le caneton avait grillé, pourquoi me disait-il cela en riant un peu, comme si ce n'était pas grave ? Alors ce n'était pas grave. J'étais si triste que le caneton ait grillé mais ce n'était pas grave. C'était plus trop vraiment bon que ce n'était pas grave mais la tortue broyée par la tondeuse à gazon. Mon lapin me disait à demi-mot que c'était arrivé, je voyait bien que le lapin s'en voulait de ce qui était arrivé, alors je disais que ce n'était pas grave. Il ne fallait pas que le lapin pleure. Il ne fallait plus y penser. La tortue et le caneton étaient partis en vacances ensemble. D'ailleurs le merle était bel et bien réparé, lui. Le merle était guéri, non ? Le merle c'était quand ? Avant ou après le pigeon, le lapin, le caneton, la tortue ? L'important c'est qu'on était là nous, fallait pas pleurer, plus y penser. Et puis après on irait en acheter un autre, lapin. C'était pas grave. Ça coûtait pas trop cher un autre petit lapin, plus petit, plus gentil. On va compter les sous de la tire-lire cochon. Celui-là de lapin, quand on y réfléchit, il était un peu méchant, un œil un peu méchant d'avoir sauté comme ça la première fois que je le prenais dans mes bras sur le balcon. C'est pas très gentil d'avoir fait ça, pour un lapin. Non, pas trop gentil ce lapin-là tout bien réfléchi. Trop grand, trop méfiant, inquiétant ce lapin cochon, c'est pas plus mal au fond. Ça n'avait vraiment pas trop bien commencé à cause de ce méchant lapin-là. Alors qu'avec un autre petit lapin sur le balcon mais sans les bras, sans le nez, sans le sang, ni le cerveau explosé. Un petit lapin tout mignon. Et aussi, ah oui, pas trop mort à la fin. Avant la fin, celui-là, qui est comme le premier puisqu'on a tout effacé, celui-là on le remettra en liberté. Avant la mort, le petit lapin partira en vacances. Après avoir vécu sur le balcon des années on le remettra dans le bois, parce que tous les petits lapins vivent dans le bois, c'est de là qu'ils viennent quand on les trouve dans des cages sur les Quais, c'est de là qu'ils viennent parce qu'ils ont tellement envie d'aller sur un balcon pour voir comment c'est. Tellement envie de vivre une vie tout seul comme un grand sur du béton armé à sept étages du sol avec une petite fille qui viendra les prendre dans les bras de temps en temps. Tellement envie d'avoir une amie petite fille à qui mordre l'entre-jambe parce qu'elle veut faire comme sa grande voisine qui le met son petit lapin entre les jambes et le lapin aime ça, ça le rassure, il reste là sans bouger, la tête dans le pantalon, mais mon pantalon à moi n'a pas trop aimé, il m'a mordu l'entre-jambes, je n'ai rien dit. J'ai dit aïe, non ce n'est rien. J'ai dit c'est pas grave je l'aime quand même mon petit pantalon. Viens, petit pantalon, tu es vieux maintenant, il ne faut pas que je pleure, mon balcon va te relâcher dans le bois, tu y retrouveras tous tes petits amis pantalons, et vous courirez dans la forêt avec vos jambes, et vous n'aurez pas peur parce que le bois est joli, surtout l'automne avec les feuilles de toutes les couleurs et en plus, c'est un bois sans chasseurs, oui, il n'y a pas de chasseurs ici, il n'y a aucun risque que les chasseurs tuent le petit pantalon, il n'y en a pas ici, des chasseurs. Que des pantalons qui courent avec leurs jambes, on les voit des fois, ça fait pas peur du tout. On voit leurs petites crottes. On pourra mettre leurs petites crottes dans des boîtes de Smarties pour faire croire pour rigoler. Pas d'asphalte, pas de balcon, pas de tondeuse, pas de Japonais, pas de chasseur, pas de bras, pas y penser, pas pleurer. Mon papa, mon béton, mon balcon avait toujours raison bien sûr, jusqu'aujourd'hui j'ai toujours cru qu'il avait raison. Jusqu'aujourd'hui, toujours. Jusqu'aujourd'hui.

 

5

Un petit mot pour l'auteur ? 10 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Brune Hilde
Brune Hilde · il y a
Un bon gros délire. En vrai, je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, Eve !
Image de Eve Nuzzo
Eve Nuzzo · il y a
Ça me fait plaisir de vous revoir, Brune. Quand passez-vous pour un thé ?
Image de Brune Hilde
Brune Hilde · il y a
Quand vous fermerez vos portes, Eve ;)
Image de Coutumier du Fait
Coutumier du Fait · il y a
C'est superbe. Ce délire d'enfant est d'une tristesse...
Image de Eve Nuzzo
Eve Nuzzo · il y a
Parole d'ange ?
Image de Coutumier du Fait
Coutumier du Fait · il y a
Je confirme. :-)
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Magnifiquement barré, ce texte !
Image de Eve Nuzzo
Eve Nuzzo · il y a
Salut Brigitte, merci !
Image de Nicolas Auvergnat
Nicolas Auvergnat · il y a
Wow, c'est génial ! Je suis certain que le ''dire'', ce texte, aurait une portée. J'adore.
Image de Eve Nuzzo
Eve Nuzzo · il y a
Je vais te pondre un petit enregistrement.