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Jusqu'à la lie

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Jeanne Mazabraud

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L’appartement était immense mais sombre. Les murs couverts de boiseries qui avaient jadis été blanches et or n’étaient plus que noirceur et délabrement. Des feux joyeux et gigantesques avaient flambé dans les hautes cheminées devant lesquelles gisaient des bergères décaties et d’adorables sièges louis XV aux tapisseries désormais pisseuses. Les tapis ? Nids de mites et de poussière. Une traîtresse odeur de rance et de moisi rampait sous les portes qui fermaient mal, gonds tordus et bois moulu. Le froid était partout, même en été, s’il y en avait un, ce qu’elle ignorait, sortant très peu.

Comment avait-elle échoué dans cet endroit improbable ? De vagues souvenirs l’assaillaient parfois les soirs de lucidité. Elle se souvenait d’un autre pays, moins froid mais pluvieux et hanté de brumes où l’on aimait aussi l’alcool blanc que l’on noyait dans le café ; là-bas ses absences étaient moins nombreuses, moins visibles. Elle faisait face. Elle se rendait presque quotidiennement au travail. Elle présidait même des réunions, prenait la parole, certes pas toujours avec aisance, mais ses analyses en valaient d’autres et elle était alors capable de donner des ordres pertinents à ses collaborateurs. Elle n’ouvrait que rarement le tiroir du bas de son bureau pour y puiser du réconfort.

Son chef, s’il se doutait de quelque chose, fermait les yeux avec délicatesse. Elle avait trois enfants à finir d’élever seule. On comprenait, les collègues faisaient comme si, jasaient peut-être derrière son dos mais elle n’en avait cure. Qu’ils aillent se faire foutre s’ils y voyaient à redire. Ils n’avaient pas été largués comme un vieux ballot de foin, ils ignoraient l’angoisse des longues soirées de solitude entrecoupées des cauchemars de l’un ou l’autre des chiards dont Monsieur avait eu l’extrême bonté de lui laisser la garde ; tu parles, trop content, le bonhomme, de filer, libre comme l’air. Que lui restait-il sinon une consolante alcoolisée ? Oh elle avait commencé doucement, en douce même. Un verre de vin à chaque repas, puis deux, précédés d’un apéritif, suivis d’un bon cognac ou d’un vieil armagnac. Au début. Elle se serait ruinée si elle avait continué sur ce pied. Le schnaps, genièvre au pays des brumes, vodka ici, faisait amplement l’affaire. Il râpait un peu, chauffait beaucoup et lui donnait cette délicieuse sensation de liberté et de grâce qui lui rendait la vie supportable.
Très vite la bouteille blanche avait pris place dans le tiroir du bas, disponible à tout instant de la journée de travail.

Elle ne chantait pas, ne dansait pas, parlait peu, titubait à peine. Elle avait l’alcool calme en somme. Les enfants la trouvaient tendre et douce, beaucoup plus gentille qu’avant. Les devoirs pas faits ? Qu’importe. Les oreilles mal nettoyées ? les cheveux en pétard ? Et alors, maman faisait pareil. Ils ne remarquaient ni son haleine chargée ni sa démarche maladroite. A table quand elle piquait du nez dans le potage elle murmurait un vague « ch’uis fatiguée » et cela passait comme ça.

Un jour pourtant son chef la prit à part : « chère amie, dit-il, chère amie » ce qui signifiait que l’heure était grave. Dans ce monde là le « chère amie » est désobligeant, voire blessant. « Chère amie », donc, « il faut vous ressaisir. Chacun ici compatit. Nous savons vos difficultés et saluons votre courage pour les surmonter. Mais enfin, vous nous devez aussi un effort. Je me vois dans l’obligation de vous épargner désormais les présidences de réunion ainsi que les activités de représentation. »

On aurait pu s’en tenir là. Ayant depuis belle lurette abdiqué toute fierté elle avait accepté l’oukase, se tenait coite, buvait même un peu moins et s’efforçait de faire un minimum acte de présence. Le Siège dans sa grande folie en avait décidé autrement. Ou le Chef. Ou un quelconque rond-de-cuir qui ne connaissait d’elle que son annuel « bulletin de renseignements » qui ne renseignait sur rien si ce n’est sur la « situation de famille », sa « fiche de vœux » (mais dans quel moment d’égarement l’avait-elle transmise ?) et les quelques lignes retraçant sa « carrière » dans l’annuaire de la Maison. Bref, pour se débarrasser d’elle, on l’avait faite Cheffe d’un petit poste et même, doublant la dose, directrice du Centre. Aller simple pour le schnaps et la vodka !

Les enfants ayant grandi, la famille et même la belle-famille s’étant émues de leur sort, les années lycée devant succéder aux années collège, on l’avait privée de son ultime rempart, imposant la pension aux mioches et l’expédiant sans ménagement dans la totale solitude.

Elle avait abdiqué quasiment tout de suite. Dès l’ouverture du premier colloque universitaire elle avait fait fort, trébuchant à la sortie de la bagnole, hoquetant trois phrases dites « d’accueil », reprenant juste un peu de poil de la bête pour s’en jeter trois ou quatre d’affilée au déjeuner et s’écroulant ensuite sur son siège, gros tas informe au souffle court et endormi. Plus question de se donner en spectacle, avait-elle décidé dans un élan de lucidité. Elle s’était donc barricadée chez elle, avec ses provisions d’alcool. La cuisinière avait ordre de n’ouvrir à personne sauf au chauffeur qui livrait ledit alcool et aussi, à intervalles irréguliers, des parapheurs qu’elle signait sans rien lire, avec parfois de gros pâtés d’encre bleue que l’on masquerait à coup de tampons officiels.

Il n’y avait évidemment pas de sexe. Le seul désir qu’éprouvait – mais avec quelle constance ! – son corps spongieux était celui de l’alcool, fort, et en quantité.

Finalement tout le monde s’en foutait. On la laissait croupir dans son jus, dans son errance et sa solitude. La boutique devait tourner sans elle. Ou ne tournait pas ? Elle serait, le moment venu, la coupable idéale. Croyaient-ils. Eh bien même pas.

Et elle avala cul sec –vieille habitude – les cachets noyés de vodka, plongeant dans le noir à jamais. Enfin./.

PRIX

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Patrick Peronne · il y a
Noir, sombre… on vous affuble des mêmes qualificatifs que moi. Comme si le monde était un lit de roses qui jamais ne se fanent. Un très bon texte auquel j'apporte mes voix.
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci pour les voix et la lucidité du message
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Eddy Bonin · il y a
Ouaahhhh j'aime beaucoup. Bravo Jeanne. Toutes mes voix...jusqu'à la lie !
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Flore · il y a
Un texte très noir, courageux pour cette femme x, sans nom, et une forme de délivrance, quand la vie se résume au néant.
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci pour ce vote et cette appréciation.
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Adjibaba · il y a
Un texte noir, très sombre mais bien construit. J'ai particulièrement apprécié la richesse du fond parce qu'en quelques lignes vous avez su véhiculer un message important vraiment très poignant.
Et pour cette raison je vous accorde mes voix avec plaisir.
Une petite invitation à soutenir mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Dimaria Gbénou · il y a
Sans hésitation aucune, je vote. C'est mérité. Je donne toutes mes voix. 3+. Pourrais-je vous proposer de voir mes deux oeuvres en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Issouf Nassa · il y a
Au moins il n y aura plus de coupable ideale. j ai adore.
Et comme Randolph, je respecterai la coutume en vous invitant a decouvrir et soutenir ma nouvelle "Ttrente deux".

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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci et ok pour la coutume.
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Randolph · il y a
Je soutiens pleinement ce texte courageux et bien écrit ! Et comme le veut la coutume, vous invite à lire le mien...
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci !
Belle coutume à laquelle je souscris.

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Henri LOUP · il y a
Si j'ai bien compris, la DUDH, c'est le droit de renoncer, de se laisser aller jusqu'au bout du noir...
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Jeanne Mazabraud · il y a
Parfois... le droit de mourir dans sa dignité. Et c’est son choix ultime.
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Didier Poussin · il y a
La déchéance imprévisible
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Jeanne Mazabraud · il y a
En quelque sorte.
Merci Didier

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JACB · il y a
le récit d'un désastre, d'un ami qui réconforte et dit vous vouloir du bien...alors qu'il abrutit. C'est là tout le paradoxe ! Bien construit et bien écrit.
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite Jeanne, à bientôt ,

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Jeanne Mazabraud · il y a
Je vais vous lire bien sûr
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