Jusqu’à ce que la mort les sépare

il y a
2 min
3 522
lectures
39
Qualifié

S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

Image de Hiver 2021
Ils continuaient à vivre dans leur petit train-train quotidien. Quatre-vingts ans… et des poussières, qu’ils ne comptaient plus. Une photo sépia, un peu jaunie, posée au centre de la table du séjour, immortalisait le plus beau jour de leur vie. Madeleine portait une veste et une jupe ivoire, une petite montre en pendentif autour du cou et un bouquet d'arums dans des bras frêles. Un voile recouvrait ses cheveux noués en chignon. Son sourire timide fixait le photographe. Léon, lui, avait les lèvres pincées. Il ne souriait pas. Le moment était solennel. Sérieux et fier, il se tenait à ses côtés, enfermé dans un costume mal ajusté, une paire de gants à la main. Ils célébraient à la fin du mois leur soixantième anniversaire de mariage. Les noces de diamant. Mais, il n’y aurait pas de fête en grande pompe réunissant, pour l’occasion, tous les membres de la famille. Une famille qu’ils n’avaient pas. Madeleine n’avait jamais porté la vie. Ce fut le drame de son existence. Elle avait mis de longues années à accepter ce coup du destin. À faire le deuil de cette naissance qui ne viendrait jamais. Madeleine avait eu un frère. Mort pour la France en Algérie. Léon était fils unique. Il exerça différents emplois avant de finir sa carrière comme artisan boulanger. Madeleine avait passé sa vie à aider les autres. D’abord, éducatrice auprès d’enfants en difficultés dans un institut. Les enfants qu’elle n’avait jamais eus, disait-elle. C’était là, sa maigre consolation. Avant de poursuivre une carrière d’infirmière. Madeleine s’occupait alors de personnes âgées. La vieillesse, elle la connaissait donc bien. Elle avait eu tout le temps d’y réfléchir. Son Léon et elle vivaient, au jour le jour, avec leur petite pension de retraite.

Le couple occupait une charmante maison à étage au bout d’une impasse qui l’isolait du voisinage. Tous deux étaient attachés à cette maison qu’ils occupaient depuis un demi-siècle. Ils ne montaient plus à l’étage, depuis bien longtemps, leurs jambes fatiguées ne le leur permettaient plus. Même si cette maison était, à présent, bien trop grande, ils y avaient leurs repères. Les mêmes habitudes, les mêmes gestes répétés que le temps n’effaçait pas. La solitude ne leur pesait pas. Ils vivaient ainsi. Sans aide extérieure. Discrets et secrets. Dépendants, seulement, l’un de l’autre.

Ils n’avaient jamais accepté de partir et refusaient d’aller en établissement d’hébergement. La maison de retraite, c’était la mort, selon Madeleine. Et quitte à mourir, autant que ce soit chez elle, revendiquait-elle. Elle répétait que rester ici, c’était prolonger leur liberté. Madeleine ne craignait pas de vieillir et dans sa tête, elle ne se sentait pas vieille. Seules ses jambes lui rappelaient son âge. Mais, jamais, elle ne se plaignait. Elle savait qu’elle avait encore la chance de pouvoir marcher. Ce n’était plus le cas de Léon. Chaque jour, elle prenait sa canne blanche et faisait son petit tour, ses courses ou son ménage. Lui passait ses journées, allongé, au lit. Elle s’occupait de lui, comme elle le faisait autrefois pour les patients qu’elle soignait. Elle n’avait pas perdu ses habitudes.

Le temps semblait s’être figé dans leur petit intérieur modeste mais confortable. Seul le téléviseur à écran plat au milieu de la chambre à coucher témoignait de la modernité du siècle dans lequel ils vivaient. C’était un cadeau de Léon pour les quatre-vingts printemps de son épouse. L’appareil contrastait avec les autres objets accumulés au cours de leur vie. Madeleine aimait passer le temps dans sa cuisine qu’elle maintenait proprette. C’était une petite pièce exiguë et sobre, tout en longueur. Deux chaises et une table recouverte d’une toile cirée abîmée. Peu de décoration aux murs. Juste le calendrier de La Poste et l’horloge près du réfrigérateur. Chaque jour, le même rituel. Elle aérait la maison et apportait à Léon son café noir et ses deux tartines. L’une à la confiture de fraise. L’autre au miel d’acacia. Elle lui faisait ensuite sa toilette. Elle allumait le téléviseur qu’elle n’éteignait qu’au moment du coucher. La seule présence qu’ils acceptaient et qui rythmait leur journée.

Madeleine ne craignait pas de vieillir et ne redoutait pas la mort non plus. Elle vivait avec depuis trois mois. Le cadavre de son mari sur le lit.
39

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Coma lundi

Nicolas Juliam

J’ai l’impression de vivre dans un interminable « Blue Monday », comme enfermé dans les profondeurs obscures du premier jour de la semaine, un océan de solitude à traverser pour atteindre... [+]