Jumelles

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En ce début août, la chaleur écrasante et la lumière oppressante de la saison rendaient de plus en plus complexes mes errances quotidiennes. Je devais ruser, danser, me faufiler entre les zones obscures de la capitale. J’évitais les parties dénudées de la ville et privilégiais les grandes avenues bordées de bâtiments hauts et imposants, ou les petites ruelles si étroites que la lumière ne pénétrait quasiment jamais. Ces lieux rassurants me cachaient sous leurs larges robes projetées sur le sol ou dans les recoins anguleux de leur resserrement.

Pourquoi une ombre prenait-elle le risque de se déplacer avec ce soleil me direz-vous ? Je n’avais hélas pas le choix. J’errais, j’étais condamné, et je l’avais méritée.

C’est moi qui l’avais attiré, le pauvre garçon, dans ce gouffre de mort, dans ce trou béant, noir, comme moi. Je m’immisçais dans ses pensées et l’attirais dans mes sombres projets. Ce n’était alors qu’un jeu pour moi, sans conséquence.

L’heure avançait et mes espaces protecteurs s’amenuisaient, le soleil était presque au plus haut dans le ciel.

Je frôlais les murs d’un vieux bâtiment haussmannien frais et rassurant, me délectant de son obscurité quand, je sentis tout à coup une présence. Une essence bien familière que je pouvais flairer de loin. Cette peste ne me laissait aucun répit, elle me traquait, chaque jour, bien plus oppressante que cette grosse sphère incandescente qui me surplombait.

Je m’immobilisai un moment, puis, très vite, la certitude me gagna: c’était bien elle, ma jumelle.

Je décidai alors de me glisser au creux d’une porte dans une ruelle juxtaposée à l’avenue dans laquelle je me trouvais, et attendis qu’elle s’éloigne.

Quelques instants passèrent. Le silence était pesant, seuls des murmures me parvenaient de la surface contre laquelle j’étais blottie. L’énergie de ma jumelle semblait avoir diminué, elle s’éloignait. J’entrepris un léger glissement hors de ma cachette pour me distancer un peu plus d’elle, quand soudain, je l’aperçus à l’entrée du passage, en pleine clarté.

J’étais la seule à pouvoir la distinguer, définir ses contours dans ce blanc laiteux qui baignait la scène. Elle était également la seule à pouvoir lire ma forme, dans cet amas ténébreux qu’était la ruelle.

Nous nous observâmes un quart de seconde, puis, sans prévenir, je pris la direction opposée, à toute vitesse. Mon énergie était puissante, la rue était parfaitement sombre et je pus me faufiler le long de ses reliefs avec l’aisance d’une rivière dans son lit millénaire. Je suivis la silhouette d’un amas de caisses, puis me jeta dans celle d’un volet à demi-ouvert et, glissa plus bas, filant l’ombre d’une vieille gouttière qui tournait à angle droit.
Ma jumelle, sans surprise, se jeta à ma poursuite. Elle bondissait de part et d’autre sans besoin d’obscurité, elle illuminait de sa présence la tranquille opacité des lieux. Au détour d’une autre rue, elle surprit deux rats, qui batifolaient dans de vieux détritus, puis se rapprocha de moi dans une accélération si soudaine que je sentis la chaleur de son corps se rapprocher dangereusement du mien, pour, en fin de compte, le manquer.
Rien ne pouvait m’arrêter, je connaissais cette ville par coeur, ses recoins les plus sombres étaient miens. Ma soeur était une redoutable chasseuse, mais ces courses récurrentes étaient presque devenues un jeu pour moi.

Malgré tout, il subsistait toujours dans mon être l’événement à l’origine de ces poursuites. Il bloquait ce sentiment de liberté, l’étouffait et me ramenait à une brutale réalité: j’avais tué cet homme.

Perdue dans mes pensées, je ne vis pas la large bande lumineuse arriver devant moi et me stoppa net. Ma jumelle s’arrêta brusquement, je sentis qu’elle était encore plus effrayée que moi par l’idée de me perdre. Instantanément, je me ressaisis et suivis l’ombre d’un épais feuillage qui commençait devant moi, je glissai ensuite sur celle d’un kiosque à journaux, et, par chance, m’engouffrai dans une série de marches ombragées qui me mena tout droit dans la fraîcheur d’un abri sous-terrain.

Je m’aperçus soudain que cet accès était, en réalité, une station de métro. Et bien ? pensez-vous. Cette station-là, je la connaissais, et j’étais effrayée par le hasard mauvais qui m’avait fait revenir ici... C’était l’endroit où il était mort.

Ne pouvant reculer, j’avançai. J’effleurai lentement de tout mon long, une à une, les marches menant au quai. Il était désert. La pénombre qui y régnait due à des ampoules manquantes me permit de me poster à quelques centimètres de l’endroit fatal. Un vent frais me traversa, il annonçait l’arrivée d’un métro dans les minutes suivantes. Je frémis.

Pourquoi lui avais-je suggéré cette idée morbide ? Je remarquais bien pourtant qu’il m’écoutait de plus en plus, qu’il succombait à ma taquine noirceur plus régulièrement, qu’elle le perturbait profondément. Et si tu sautais ? Quel frisson cela doit-il être de laisser aller son corps, de relâcher soudainement tous ses muscles, non ? Tu n’es pas attiré par cette vague métallique hurlante emportant tout sur son passage ? Allez, essaie !

Sans m’y attendre, malheureusement, il le fit. Et dans un étirement horrible et visqueux, mon corps se détacha de lui.

Sans bouger, sans pensées, je restais là. Je réalisais à peine qu’à partir de ce moment, je n’étais plus son...

— Ombre ! s’écria une voix derrière moi. Lentement, la reconnaissant, je détournai mon attention des rails luisants et fit face à ma soeur jumelle.
— Laisse-moi, Âme, laisse-moi s’il te plaît...
— Le métro arrive, qu’attends-tu ? Qu’il t’éclaire ? Qu’il te fasse disparaître ? Allez, glisse vers moi, je t’en prie.
— A quoi bon, Âme, ma soeur ? Je l’ai perdu à tout jamais, cela est ma faute, tu ne...
— Et moi alors ? me coupa t-elle. N’appartenais-je pas à lui également ? Ne formions-nous pas un être complet, toi et moi ? Nous avons un devoir, une destinée, rappelle-toi, Ombre.
— Je ne veux plus faire souffrir ma soeur, je suis sombre, mauvaise !
— Rien ne t’y oblige voyons ! Ne souhaites-tu pas plutôt servir un être nouveau ? Corriger les erreurs de ta vie précédente plutôt que de te condamner dans celle-ci ? De nous condamner ?
— Je... j’ai beaucoup trop peur Âme...

L’air se réchauffa et le bruit aigu des rails s’accentua.

— Ma soeur bien-aimée, rejoins-moi, je t’en prie. Si tu disparais, tu m’emporteras également, et aucune autre vie nouvelle ne sera possible !
— Je l’aimais et je l’ai trahi !
— Tu corrigeras cela Ombre ! Tu aimeras tout aussi fort le suivant, et tu t’efforceras de ne jamais le décevoir ! C’est à cela que servent nos vies successives, voyons ! À nous purifier, à nous améliorer, à ne faire qu’un avec l’être qui est notre hôte !
— Le crois-tu vraiment, ma soeur, moi, l’ombre ? Ma nature est la noirceur, tout le contraire de toi, oh lumineuse Âme !

Le sol tremblait de plus en plus fort, il ne restait qu’une poignée de secondes avant que le métro ne surgisse, hurlant, dans la station.

— C’est la vérité ! Tu changeras si tu ne l’oublies pas ! Viens, Ombre ! Viens ! cria ma jumelle.

Je tressaillis. Pourrais-je vraiment évoluer ? Pourrais-je apprendre à me dominer chaque fois un peu plus pour devenir une ombre apaisée ? Ma soeur avait-elle raison et pourrais-je un jour lui ressembler ? Ne jamais l’oublier... lui.

Le sol trembla et me fit sursauter. Dans un mouvement incompréhensible, mon corps se retourna et une force incontrôlable m’attira à une vitesse prodigieuse contre le corps de ma soeur. Un éclair lumineux violent émergea de notre réunion, au moment précis où les phares du métro envahissaient d’un blanc jauni l’obscurité inquiétante de la station.

Au même instant, dans un endroit éloigné d’un millier de kilomètres, naissait, aux premières lueurs du jour, un merveilleux petit garçon.
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