Juliette, mon amour.

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Je la regarde et je m’étonne : cette minuscule bouclette qui caresse son oreille, l’avais-je déjà bien vue ? Fermant les yeux, je me remémore son visage tout entier et sa nuque fine. Puis je rouvre les yeux et je vérifie l’exactitude de ma mémoire visuelle. Juliette, qui lit dans le canapé, se tourne vers moi, surprise. Ma façon de la dévisager l’a troublée et dérangée dans sa lecture.
Elle plaisante : « Thomas, qu’as-tu à me regarder ainsi ? J’ai le nez de travers ? Oh, je sais que je ne vais pas rajeunir, mais tout de même... Ma coiffure ne me va plus ? C’est vrai que les cheveux relevés ne sont peut-être plus de mon âge... Ces temps-ci, tu me regardes parfois avec insistance. Dis-moi s’il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. Ou chez toi, Thomas : je ne prévois pas de te quitter, ajoute-t-elle, en riant. En attendant, je vais nous faire du thé. »

Ma douce, ma bien-aimée, ma femme, mon amour, ma petite à moi, si tu savais...

Dans trois jours, je fêterais mes soixante-six ans et dans un mois nous partirons à Vienne pour nos trente-sept ans de mariage. Ces années -là n’ont pas été exemptes d’aléas mais nous avons surmonté ces difficultés. Tout récemment j’ai arrêté mon travail d’infographe et de concepteur de publicités pour les enseignes les plus diverses. J’ai et nous avons beaucoup voyagé, mes passions tournent autour de la photo et de la peinture. Je continuerai, un certain temps.

Tout va bien. Notre fils, Gaspard, réussit dans l’ingénierie informatique à San Francisco et attend un premier bébé, et nous aussi, avec joie. Une nouvelle vie.

Alors, une sorte de « vagualâme » de senior vieillissant ?
Non, tout fonctionne à merveille : amour, famille, loisirs, situation financière honnête, valeurs communes, goût de l’art et des autres.

Et pas de maladie grave : nos bilans sont bons. Je n’ai même plus ce vague souci de tumeur cérébrale depuis que j’ai vu récemment un ophtalmo ; je ne cessais de me plaindre de la faiblesse des lumières chez nous. Pas de tumeur. Mais... un petit quelque chose : une atteinte irréversible des nerfs optiques. J’ai fait le courageux : j’ai demandé pourquoi, j’ai ajouté : pas les deux quand même ? J’ai appris que c’était comme ça et que oui, les deux, c’était rare mais possible. Non, on n’opère pas, trop délicat. Mais comme je suis encore jeune, je vais pouvoir m’habituer à mon handicap... En attendant, des collyres qui retarderont un peu les échéances. Consulter un confrère, à Paris ? Mais oui, c’est une bonne idée.
J’ai failli ricaner que j’y voyais encore assez pour signer le chèque mais ce pauvre toubib n’y était pour rien.

La consolation, c’est que je ne vais pas devenir brutalement aveugle. Ce sera l’ombre qui s’étendra petit à petit, pas la nuit. Il se peut même qu’à la fin je distingue encore les contrastes.
Drôle de « petite mort » celle-ci !

Je me souviens du premier jour où je t’ai vue à la Fac, traversant le grand amphi pour aller interroger le Professeur Devaud ; tu dansais, aurait-on dit, sur ces marches immenses et incertaines ; une fée, un elfe blond à la taille fine, dont la tenue sage laissait deviner une jolie poitrine, de fines attaches et un profil d’une pureté bouleversante. Je suis resté cloué sur place, sans même plus percevoir le brouhaha des fins de cours. Jamais alors je n’avais songé à un idéal féminin, grand garçon épaulé par de bons copains avec, de temps à autre, une petite amie que je voyais comme la femme de ma vie... Le chemin jusqu’à toi m’a paru long : nous n’étions pas dans les mêmes groupes de travail ni de fréquentations. Et puis un jour je me suis retrouvé sur ton banc tout de même. J’ai dû te poser une question sur le cours et tu as levé les yeux, ces yeux d’un bleu indéfinissable qui t’ont attiré tant de compliments, chacun essayant d’en donner la nuance précise : faïence, pervenche, lavande, de Delft... Moi, j’ai su tout de suite : myosotis, forget-me-not. Je ne t’en parle presque jamais parce que j’aime m’y égarer tout entier et que je veux que tu conserves l’ignorance qui la rehausse, de leur profonde beauté. Comment retenir précisément le bleu de tes yeux, le graver en moi ? Tu portes maintenant, un peu contrariée, des lunettes qui te vont bien ; te les enlever c’est pour moi te dénuder déjà. Juliette, je ne pourrai pas me passer de tes yeux, de ton visage et de ta nuque douce !
A la Fac je voulais bien entendu t’embrasser, faire l’amour avec toi mais aussi te regarder, t’écouter parler : des cours, de ta jeune vie, de tes projets ; et puis, très vite, être ensemble pour la vie.

Essentiellement visuel, je ne me résigne pas à la perte de la vue même si je sais que c’est vrai. Je pense souvent que je rêve et que je vais me réveiller. Ou que l’évolution ne se fera pas comme annoncée. Alors, dans mes insomnies, je fais le tour de mes centres d’intérêt et la seule passion que je veuille encore apprendre et retenir, c’est toi. Ton visage que je ne cesse de répéter, ton allure, ton corps toujours fin et gracieux, tes poses, tes expressions. Surtout ton visage que je voudrais pouvoir sculpter sans voir et dont tu t’étonnes que j’en épouse si souvent les contours avec mes doigts.

Tu viens d’apporter le thé et une galette. Les effluves du plateau embaument la pièce. Je feins d’être assoupi : je sais que pour m’éveiller, tu vas te blottir contre moi et je te serrerai fort.
Tu sauras assez tôt, je veux te voir sourire et sourire encore. Pour m’en souvenir. Ma Juliette, mon amour !

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Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau récit!
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Brandon Ngniaouo · il y a
Bravo à vous, excellent texte.
Vous-avez ma modeste voix.
Je vous prie de me soutenir en allant voter pour mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11 J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Denys de Jovilliers · il y a
Un texte triste et émouvant. La chute prend beaucoup de force.
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Gerard de Savoie · il y a
Une bien triste échéance...
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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Marie. Vous aviez apprécié une de mes oeuvres et je me permets si vous en avez l'envie, de vous proposer une nouvelle en lice du G.P été 2019 :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
merci

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pattes de cigogne · il y a
Oh, comme c'est joli & délicat ! Merci pour ce doux moment, Marie.
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Marie Dauvers · il y a
C'est très gentil. Merci à vous !
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Pilatom Remicasse · il y a
Superbe texte et mon vote.
La vie est belle lorsque l'on sait la saisir aux bons moments....

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Marie Dauvers · il y a
Très touchée par votre visite. Merci. Vos vers sont plein de charme.
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Yasmine Anonyme · il y a
Magnifiquement doux. J'aime beaucoup!!^^ Si vous avez un court instant pour lire ma TTC en concoure merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Marie Dauvers · il y a
Merci beaucoup. Je vous ai lue et encouragée.
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Sonia Pavlik · il y a
C’est vraiment un beau texte, bravo à vous, je suis très touchant. Si cela vous dit de découvrir ma fable en finale, ce sera pour moi un plaisir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-taupe-et-la-buse-fable-en-prose?fbclid=IwAR0L3zSKkqSS-RUUW3Hpj_aJhwjivReomVBMdUM8_aJkVjqtD9ggGU04110
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Marie Dauvers · il y a
Merci, Sonia ! Je suis déjà venue sur votre page et j'ai voté pour votre nouvelle mais je n'ai pas eu le temps de mettre un commentaire. Bonne chance !
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Sonia Pavlik · il y a
Merci beaucoup Marie ! Belle fin de journée à vous et à bientôt pour d'autres textes.
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Samia.mbodong · il y a
Oui la vue est quelque chose de terrible à perdre, je n'ose même pas y penser.
vos descriptions des états d'âme du garçon à la fac sont remarquables
Bravo et merci

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Marie Dauvers · il y a
Un grand merci à vous !