Journée ordinaire auprès d’un homme extraordinaire

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écrit des textes courts, des nouvelles publiées ici ou là  [+]

Image de Automne 2020
Je dois prendre deux bus pour aller chez André. Ce n’est pas la mer à boire ! Je m’assois à la fenêtre et regarde notre belle ville. André habite au cœur du vieil Albi, dans un quadruplex. Je dois absolument vous le décrire, au moins pour fixer mes souvenirs.
Au niveau principal, celui de l’entrée dans l’appartement, on trouve le salon, la chambre d’André, et en enfilade une salle de bain bâtie en triangle. Le tout donne sur une des rues les plus commerçantes d’Albi. On se met aux fenêtres et on regarde la vie se dérouler : les acheteurs qui s’arrêtent dans telle boutique plutôt que dans telle autre, les commerçants qui nettoient devant leurs vitrines en jetant des seaux d’eau crasseuse sur les SDF ou les gens mal habillés, le caviste qui fume et embaume la rue…
Il faut descendre quelques marches pour accéder à la cuisine de l’appartement. Elle est tout en long, et quel changement d’ambiance, car elle surplombe une petite rue à l’écart de l’agitation commerçante. En fin d’après-midi, il y fait très chaud ; on se met à la fenêtre et on se croit au milieu des pierres dans une ville pauvre d’Espagne. Il y a pourtant un bijoutier en face.
Retour au niveau principal. Une échelle de meunier permet d’accéder à une deuxième chambre. Le décor est psychédélique, avec de la moquette orange et épaisse des années 70. Les murs sont de la même couleur. Au fond de la pièce, une seconde échelle conduit à la dernière chambre, la plus grande puisqu’elle fait toute la surface de l’appartement ; je dirais au moins 50 mètres carrés. On est là dans les combles, où les vasistas ont été aménagés pour servir d’abri aux pigeons. On vit pour ainsi dire avec eux, en tremblant un peu à chaque fois que la cathédrale Sainte-Cécile sonne, c’est-à-dire il me semble tous les quarts d’heure. Dans cette chambre sous les toits, une porte donne accès au grenier attenant, très propre puisqu’André y fait sécher son linge.
Voilà, c’est là que je vais, et c’est le bonheur. J’ai oublié de préciser que son appartement se trouve au deuxième étage, mais il n’y a pas à s’inquiéter du voisinage. Au premier, les lieux sont inoccupés, et au rez-de-chaussée, c’est un magasin de chaussures, dont la réserve est aménagée dans l’entrée de l’immeuble, si bien que les dimanches, on essaye toutes les chaussures qu’on veut. On ne va pas jusqu’à les voler, car le commerçant saurait que c’est nous. J’ai quand même porté des mocassins plusieurs heures, en guise de pantoufles, avant de les remettre dans leur boîte.
Quand j’arrive, André est toujours gai et enjoué. Il se réjouit à l’avance de me faire passer une bonne journée. Un homme en or, rien que pour moi.
Aujourd’hui, on va aller aux courses à Toulouse, c’est-à-dire à l’hippodrome je précise. Et avant, à midi, on ira au restaurant à Beaumont-de-Lomagne. Oh, je sais, sur une carte, ce programme ne paraît pas très logique, on se complique plus qu’un peu ! Mais c’est tellement agréable d’être sur les routes avec André, dans sa vieille Coccinelle.
Sur le chemin, on s’arrête d’abord à Gaillac, pour voir ma grand-mère, qu’il appelle « La Neuneuille », comme si elle n’avait qu’un œil, alors qu’elle en a deux ! Il lui répare un pied de chaise ou lui apporte du pain et une religieuse. C’est une crème.
À Beaumont, André m’invite dans un petit resto où l’on mange très bien les midis. Il me fait toujours découvrir des plats qui me sont étrangers, comme du civet de sanglier ou du pâté de pommes de terre. On se lâche sur les desserts, et moi qui suis malade en voiture, je m’inquiète toujours un peu pour le trajet vers Toulouse, en pleine digestion. André le prend systématiquement en compte, il roule donc lentement, et coupe les virages quand c’est possible. Ainsi, ça tourne moins. Il m’arrive quand même de vomir dans le fossé ou sur les sièges, mais André ne me fâcherait jamais, il est avant tout peiné pour moi.
À l’hippodrome de la Cépière, je n’ai pas à payer mon entrée, car André connaît le vigile. De fait, je me sens comme chez moi, puisque je rentre comme un roi, en tenant la main d’André. Il m’achète un programme, je vais donc pouvoir noter mes paris, étudier chaque cheval, ses victoires antérieures, etc. Comme à l’accoutumée, je cherche si des chevaux appartiennent à la Marquise de Moratalla. C’est une manie que j’ai prise, complètement à cause d’André. Il s’était moqué de moi, affectueusement bien sûr, un jour que j’avais voulu miser sur un vieux cheval gris, qui ne payait pas de mine au rond de présentation, et qui appartenait à la Marquise. André connaissait le nom de cette propriétaire et, à sa façon de prononcer « Moratalla » en me regardant, c’était devenu un code rien qu’à nous. Depuis, je joue toujours les chevaux de la Marquise, et je gagne quelquefois. Oh, pas grand-chose ! Je parie 10 francs, et j’en gagne 13 ou 15, car je joue toujours les chevaux placés, il y a plus de chances de gagner. André, lui, en spécialiste, ne joue que les chevaux gagnants, et il empoche donc plus, mais moins souvent. L’un dans l’autre…
L’après-midi passe à une vitesse folle. André me prête ses jumelles pour mieux voir l’arrivée de chaque course ; il s’en prive pour moi. Je vois donc de plus près, mais le champ de l’image est plus restreint qu’à l’œil nu. Or désormais, je veux voir des images plus grandes, avoir plus de perspective, des souvenirs de dimension plus importante. Ils me sont indispensables pour faire revivre André. Mon oncle.
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Blackmamba Delabas · il y a
C'est prenant... La ville rouge; la ville rose; un verre de Gaillac... Que de belles choses!
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Alberto Trentinher · il y a
Récit-hommage à l'oncle aimé et aux inoubliables souvenirs.. une lecture très agréable..merci J.M. Raynaud!
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J.M. Raynaud · il y a
le plus beau de tous les commentaires !
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Fred Panassac · il y a
Ville sympathique, personnages attachants et jolie chute, il est bon ce texte, Juju.
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J.M. Raynaud · il y a
ça fait tjs plaisir, surtout quand on tient à un texte pour une raison sentimentale évidente !
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JD Valentine · il y a
Un bel hommage à tonton André.
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Les Histoires de RAC · il y a
Tendresse, hommage et nostalgie...
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Mickaël Gasnier · il y a
纪念品 纪念品 !!!
Bon courage pour la traduction, c'est du chinois ;-) !

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J.M. Raynaud · il y a
du johnny ?
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J.M. Raynaud · il y a
souvenir !
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Chan Jau · il y a
A bientôt!
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J.M. Raynaud · il y a
d'accord !
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Joëlle Brethes · il y a
Jolie tranche de souvenirs...
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Oliary Soa · il y a
Belle histoire, merci et bravo !

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