Journal d'un rééduqué

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Vous êtes les bienvenus sur ma page ! Mon dernier en date : LE LUCANE CERF-VOLANT (72 h) À redécouvrir : UNE ÂME DE VERRE (Prix Renaissances) et RETOUR DE GUERRE (lauréat Hiver 21) UN  [+]

Image de Eté 2016
Depuis que je suis interné ici – j’ai pris une peine de six mois ferme pour insubordination – j’ai eu le temps de me faire une idée de ce qui m’attend.
Je dois ma punition à une dénonciation. J’avais retiré deux points sur la copie d’une élève alors qu’elle n’avait pas encore atteint le seuil autorisé de trente fautes par devoir rendu.

La jeune fille – intelligente et studieuse au demeurant – refuse catégoriquement d’apprendre les règles de l’accord du participe passé.

Elle prétend que tout cela n’est qu’une convention rétrograde, antiféministe de surcroît. Et je dois bien avouer que les nouvelles directives lui donnent raison. Mais je ne veux pas baisser les bras face à la trahison du bon sens.

À la suite de ma sanction, elle a fait intervenir son père. J’ai été convoqué chez le proviseur. Il m’a rappelé la circulaire : l’accord du participe au féminin est caduc en raison de la loi sur l’égalité des sexes. Tout enseignant refusant d’appliquer les textes fera l’objet d’une retenue sur salaire selon le principe suivant : un jour non payé par copie injustement sous-notée.

En cas de récidive, d’autres mesures de rétorsion, tel un stage de rééducation en milieu fermé, peuvent être envisagées. Pour moi il s’agit d’une récidive, me voici donc au camp d’internement pour enseignants récalcitrants.

Mon collègue, lui, est ici pour avoir exigé de ses élèves le maintien de l’accent circonflexe en conjugaison, contrevenant ainsi au décret abolissant la distinction entre l’indicatif et le subjonctif, en vue de la disparition programmée de ce dernier, coupable de hausser du col alors qu'il est très imparfait.

Tous ces pousse-au-crime et chausse-trapes – avec un p ou avec deux – tous ces hypocrites de la grammaire que sont fut et fût, eut et eût, crut et crût, capables de donner de l’urticaire aux élèves comme aux professeurs, pour des raisons opposées, doivent, paraît-il avec ou sans accent, être sacrifiés sur l’autel de l’égalité.

Nous nous insurgeons, moi et mes compagnons de disgrâce, contre ces lois et décrets destinés à faire entrer dans les esprits la nouvelle vision du monde de nos gouvernants : le subjonctif a rarement les deux pieds dans le réel, or le doute est un sentiment inacceptable, le rêve et l’espoir, tout autant que l’improbable, doivent être éradiqués des catégories mentales. Seule la réalité concrète et pragmatique doit prévaloir afin d'œuvrer pour le bien de tous.

Il est donc urgent de simplifier les rouages de la pensée, pour ne pas contribuer à entretenir des illusions néfastes. La négation des différences, et le bannissement des genres multiples en grammaire, ainsi que du subjonctif au caractère aussi ingrat que subversif, sont les seuls mots d'ordre à suivre.

Depuis l’interdiction de l’usage des dictionnaires et la mise au pilon des manuels de grammaire, les notions d’erreur et de faute, si paralysantes, sont abolies. Tout citoyen détenant encore chez lui un ouvrage de cette sorte, susceptible d’entretenir des idées réactionnaires, doit les remettre sans délai aux autorités sous peine d’incarcération.

La liberté individuelle d’écrire comme bon nous semble doit s’exercer sans entrave.

Mais je refuse de m’incliner. Je tiendrai bon, dussé-je y laisser ma santé et ma vie.
Je ne céderai pas aux injonctions des censeurs, je ne m’adonnerai pas à ce penchant à la facilité.

Je ne lâcherai pas un pouce de terrain aux apôtres du n’importe quoi. On ne me forcera jamais à accepter ces « taches » ingrates et ces « tâches » indélébiles qui enlaidissent les pages de tant de nouveaux aspirants à la gloire littéraire...

L’infirmière arrive.
— Votre piqûre, monsieur. Ce sera le bras gauche, cette fois. Avez-vous pris vos cachets ?
— Oui, dis-je, sans préciser que je les ai, comme chaque fois, discrètement jetés dans les toilettes.

Je prépare ma riposte, et ce n’est pas la camisole dans laquelle on m’engonce de force tous les soirs qui m’en empêchera. Ils vont voir ce qu’ils vont voir, ce sont eux, les fous...

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