3
min
Image de Arsène Morland

Arsène Morland

356 lectures

133 voix

En compétition

Cannes
Vendredi 24 mai 2002
Veille du palmarès

7 h 30
Le bruit. C’est le bruit qui me réveille. La clarté passe à travers les volets laissés ouverts. J’ai oublié, en me couchant, il n’y a pas si longtemps que ça d’ailleurs, que le jour serait encore une fois plus matinal que moi. L’œil, le seul ouvert, parcourt avec peine les murs bleutés de cette chambre que je ne reconnais même pas.
Et ce bruit, ce bruit… Si près. Mon cerveau, encore noyé dans les excès de la nuit, tente de résoudre le premier problème de cette journée qui en comptera d’autres : faire cesser ce bruit. Plus encore endormi, pas déjà éveillé, je flotte entre rêve et réalité. Bonheur total, mais bref…
Et ce bruit, ce bruit… L’oreille souffre et envoie des signaux désespérés, puis hausse carrément le ton : « Décroche ! Décroche ! » La main se tend vers la table de nuit, et saisit le combiné.
Le bruit a enfin cessé. Je perçois une voix synthétique, qui m’informe sans une once d’amour qu’il est 7 h 30.

8 h
J’invite la jeune femme d’étage à entrer. Elle ondule jusqu’à moi. Pour partie à cause du plateau chargé, pour partie à cause du déséquilibre patent entre sa poitrine et le reste de son corps. Je l’imagine déjà dans mon prochain film…
Avant de flairer le liquide noirâtre improprement baptisé « café », je balaye la une du journal. Un titre optimiste : Torrance favori.
Favori… Favori… Pfff… Quelle journée !
Et ce bruit encore ! Je deviens fou ou quoi ? Tendu peut-être ? Ah… ce n’est que la pluie qui va crescendo… Quelle journée !

8 h 30
La glace de la salle de bains me renvoie une image erronée, semble-t-il. Je ne peux pas avoir cette tête-là… Même le matin ! Et les vitres me jouent ce qui va être la chanson du jour : pluie, pluie, pluie. Quelle journée !

10 h
Wagner, que j’ai investi de façon irréfléchie de la tâche : « sonnerie du portable », m’extirpe des calculs où je me débattais : David Lynch a aimé, Régis Wargnier aussi. Sharon Stone ne laisse rien paraître. Claude Miller, on ne sait pas. Raoul Ruiz et Bille August, enquêtes en cours. Les autres, pas de liaison.
Et au bout du fil, Anne, la fidèle. Excitée. Elle y croit, mais… On le dit, mais… Ça va passer, mais… Ah… Le joli mois de mai… Et cette pluie, putain… Qui n’arrête pas… Quelle journée !
On déjeune ensemble à 13 h. Parfait. Tranquille encore trois heures, je réponds, pas vraiment courtois. J’en profite, aujourd’hui, on me pardonne tout… Ou presque. Je suis tendu, stressé. Parce que, il se dit que… Oui… Oui… Je sais.

13 h
Lunettes noires malgré cette pluie, pour essayer d’éviter photographes et admirateurs. Anne m’attend, sagement assise, portable scotché à l’oreille. Je la rejoins, elle me fait des signes, tellement explicites que je ne sais pas si c’est bon ou mauvais. Elle est stressée aussi, mais elle, n’a pas le droit. Le garçon dépose deux plats. Elle avait donc choisi pour moi. Entre deux appels, elle lâche que Ruiz, c’est bon. Ah… Mine déconfite, mais Bille August n’aime pas du tout et tente d’imposer son point de vue. Et puis, la politique, il faut un prix pour le Moyen-Orient. C’est quoi ce merdier, c’est Cannes ou une conférence de l’ONU. J’essaie de manger la ratatouille choisie par Anne, impression de bouffer mon propre cerveau.
On en est au café, histoire d’arranger mes nerfs. On s’est peu parlé. J’en sais guère plus. De bonnes chances, de très bonnes chances ! Ils ont aimé mon histoire d’amour, cette Mathilde dévorée de passion. Je me lève. Anne m’annonce l’heure du supplice : conférence de presse à 18 h.
Je ressors. La pluie toujours… Qui finit par m’être agréable.
Quelle journée !

18 h
Parterre de journalistes face à moi. Répondre aux mêmes questions, toujours ! Sûr qu’ils vont me demander si Mathilde existe, si je l’ai connue. Oui, elle existe ! Ils guettent le scoop. Mais pas si simple, elle existe dans ma tête…
Stylos en berne ! Il est fou ce Torrance, fou au point de pouvoir avoir la Palme. Vos pronostics ? Vos sensations ? Et c’est reparti, pas envie de répondre, pas envie de leur répondre.
Je relance sur Mathilde. En tout cas, elle sera la première heureuse si… Si nous gagnons, et si elle existe…
Pas ce qu’ils attendaient, ils voulaient un nom, une adresse, une histoire, courir la traquer, au lieu de ça je leur balance du doute, de la folie, et de l’amour. Même pas vu cela, les cons ! Ils sont là, muets… Ouf, ça va être fini.
Ils ressemblent à des poissons, tous pareils, mêmes tronches, mêmes questions, ils vivent en banc… Qu’ils aillent au diable, dehors, là où leur milieu naturel nous tombe sur la tête depuis ce matin sans discontinuer.
Je suis agacé, nerveux, maladroit, méchant, tendu. Même Anne ne me reconnaît pas. Je me lève sans un mot et disparais.
Quelle journée !

22 h
Seul dans la chambre. J’ai tout annulé, repas, bla-bla, sortie. Pas envie. Je zappe entre des jeux débiles, une série indigente, une caméra qui mate des jeunes encagés comme des hamsters.
Je pense à Mathilde. Et si on gagnait demain, demain… La pluie a fini par nettoyer la ville entière, y compris les esprits. J’aimerais juste que Sharon Stone ait aimé. Belle, sensible et intelligente. Une Mathilde ? Besoin de dormir, d’espérer, d’arrêter cette journée de pluie, de doutes, de stress…
Dernier zap sur la météo. Il fera très beau demain…
Ben voyons !

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

133 VOIX

CLASSEMENT Très très court

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JACB
JACB · il y a
Finalement, même sous la pluie, je préfère attendre l'arrivée des stars face au tapis rouge...y'a moins de stress! Tout ça pour une statuette! Vous avez su rendre cette attente très communicative! Bonne chance Arsène.
·
Image de Arsène Morland
Arsène Morland · il y a
Merci
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
dans les coulisses du Festival ...mes voix
en lice, Espace sidérant, pour le prix Le prince oublié...
...si vous aimez !

·
Image de Chantane
Chantane · il y a
Un bon moment de lecture
·
Image de Arsène Morland
Arsène Morland · il y a
Merci Chantane
·
Image de Hermann Sboniek
Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Arsène.
Je suis pareil tous les ans avant l'annonce du Goncourt 😊 après ça va mieux 😂. Très bonne retranscription du stress pré-résultat.

·
Image de Arsène Morland
Arsène Morland · il y a
Merci! :)
·
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Et si la glace avait raison ? mes voix
·
Image de Arsène Morland
Arsène Morland · il y a
Miroir..Miroir.... :)
·
Image de Isabelle Domingues Tenaglia
Isabelle Domingues Tenaglia · il y a
La tension monte...
La bise de Virginie Ledoyen ou pas ?

·
Image de Agnès BERGER
Agnès BERGER · il y a
Une atmosphère angoissante, rythmée par le bruit de la pluie. Belle histoire.
·
Image de Arsène Morland
Arsène Morland · il y a
Merci
·
Image de Béatrice Eon
Béatrice Eon · il y a
Un peu agité
Sans doute la réalité cannoise
Pas une once d’amour pour le réveil téléphonique c’est un peu fort comme attente , on pourrait se contenter de tendresse
Les ondulations : bien vues!
L’amour pour les femmes est partout dans ce texte !
Tout ce bruit s’entend parfaitement en lisant ce texte dynamique et inquiet
Bravo

·
Image de RAC
RAC · il y a
tant que la pluie ne lui ramollit pas le cerveau ! Bien vue cette tranche de vie version ciné !
·
Image de Christophe Pascal
Christophe Pascal · il y a
Une bonne idée d'histoire, j'ai aimé.
·
Image de Arsène Morland
Arsène Morland · il y a
Merci
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Madame se mit à jouer du piano. Ses doigts couraient sur les touches noires et blanches. Monsieur était assis à côté d’elle et écoutait la douce mélopée qui s’élevait de la queue de ...