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Jour de lessive

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Chantal Sourire

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Les draps battaient l’air comme des drapeaux dans la brise.
Enfin le vent se levait. La journée de Juillet avait été caniculaire. Les blés étaient fauchés. Les jupes flétries des coquelicots alanguies sur le chaume. Et les triangles de soleil entre les voiles flottantes qui s’étiraient en flèches rosées.
A perte de vue la lavande, hésitant entre le parme et le pourpre. Des champs azurés comme les vagues du Sud. Fin clapot à donner le tournis si l’on fixait les tiges fleuries faseyant dans l’air embaumé du crépuscule.
La nuit apporterait la pluie, il fallait rentrer la lessive.
Maria attendait du monde le lendemain. Le gîte ne désemplissait pas à la saison haute. Nettoyer et frotter. Refaire les lits. Changer le linge. Que le mas sente le frais, les effluves de la garrigue. Thym, serpolet, astragale et le lavandin. A le humer, on est déjà loin, en route pour une contrée où les cigales rivalisent de stridulations suraiguës.
Elle allait de son pas alangui de touffeur, se dirigea vers l’étendoir, la corbeille d’osier sous le bras, des auréoles moites aux aisselles, le chignon avachi. Épuisée à l’idée des tâches qu’il restait à accomplir.
Tapi à l’ombre des cyprès, Georges avalait sa salive. Il avait soif. Il avait faim de Maria. Sa tête tournait à évoquer son prénom. Depuis l’école, il était amoureux et ne savait trouver les mots pour le dire.
Maria détendit le premier drap. En vichy bleu et blanc. Bleu comme la lavande. Elle déposa les pinces à linge dans le panier. Releva une mèche rebelle et s’essuya le front. Sa robe flottait dans l’air épais. L’orage peut-être. Comme elle ajustait ses cheveux, un bouton du corsage se dégrafa, laissant paraître la naissance d’un sein.
Elle se dirigea vers la deuxième corde. Les taies aux tons pastel dansaient en claquant dans un bruit de cymbale enivrée. Maria les arracha d’un geste sec. En finir au plus vite, retrouver la cuisine aux fraîches tommettes orangées.
La corbeille d’osier commençait à peser.
Georges avait de plus en plus soif. Il quitta l’ombre bienfaisante du bosquet. Le poids de la chaleur le surprit. La tornade dessinait des spirales empoussiérées, embaumant l’air des senteurs de l’été, la lavande entêtante qui donne la nausée.
A pas feutrés, il s’approcha de l’étendoir, souleva un drap de lin, saisit par le cou la jeune femme de dos et l’étreignit. Il était fort, musclé, trapu. Il la bascula sur le sol couvert d’herbe jaune et de poussière. Les picots arides blessaient le dos de Maria. Elle étouffa un cri.
Georges finit d’arracher les boutons de la robe.
Il chevauchait Maria en ahanant, la bâillonnait d’un linge tombé à terre. Une taie vert amande au liséré marine, Maria s’en souvient. Georges était soûl de chaleur, ivre d’amour, gorgé de désir.
Un grondement roula dans la plaine avant qu’un éclair ne fende le ciel boursouflé d’anthracite. Une armée en déroute qui tire ses dernières cartouches.
Et la pluie se mit à tomber. De longs traits cinglants meurtrissaient les bras, le dos, la nuque de Georges. Et les jambes nues de Maria. Une espadrille gisait près des corps emmêlés.
L’homme s’éveilla, étonné de se trouver là, à faire du mal à son amour. Il se releva brusquement, rajusta son vêtement.
Maria pleurait. Des larmes salées mêlées au grain qui grossissait dans un vacarme d’enfer.
Georges, luisant de sueur, s’empara de la corbeille et décrocha les draps rayés, les torchons à carreaux et les serviettes multicolores. Banderoles défraîchies, lampions fanés d’une sinistre fête.
Le ciel en colère avait trempé le linge.
Georges franchit le seuil de la cuisine, déposa son fardeau ruisselant sur la longue table de chêne et sortit sans un mot.
Maria le suivait. Tête basse, elle boutonnait sa robe. Une robe bleue comme la lavande.

PRIX

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Lélie de Lancey · il y a
Magnifique !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Lélie !
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Yves Le Gouelan · il y a
Pas un jour ordinaire, une violence qui fait écho à l'orage, à la rage...
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Virgo34 · il y a
Une tranche de vie bien racontée.
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Francine Lambert · il y a
Une scène qui paraît presque programmée par les éléments et l'atmosphère qui l'encadrent : la chaleur pesante qui prépare le drame "un bouton du corsage se dégrafa", l'orage qui éclate à son paroxysme puis la pluie qui rappelle à la normalité "L’homme s’éveilla, étonné de se trouver là,", mais "Le ciel en colère avait trempé le linge." comme un reproche et laisse honteuse la pauvre victime "Maria le suivait. Tête basse". . . J'ai eu l'impression de lire une nouvelle réaliste de Maupassant . . . à bientôt Sourire !
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour l'allusion à Maupassant que j'aime tant !
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Anne Marie Menras · il y a
Un titre qui en dit long : Jour de lessive -Le début : Les draps battaient l'air comme des drapeaux dans la brise La fin : Georges, luisant de sueur, s'empara de la corbeille... Georges franchit le seuil de la cuisine, déposa son fardeau ruisselant sur la longue table de chêne et sortit sans un mot. Et entre les deux, un viol qui ne dit pas son nom. Et la vie reprend son cours comme si rien ne s'était passé. Votre style est magnifique Sourire. Mes 3 voix.
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Klelia · il y a
L'amour ne devrait pas engendrée une telle scène...
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Loodmer · il y a
Un viol ordinaire de la part d'une bête ordinaire ♥♥♥
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Fred Panassac · il y a
Une histoire hélas trop banale dans les campagnes autrefois. Tout est dans les sensations évoquées, dans le non-dit suggéré, et dans l’accompagnement de ce violent amour non maîtrisé par la nature en colère. Beaucoup d’émotion et toutes mes voix.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Fred, mais peut-être est-ce toujours d'actualité ?...
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Fred Panassac · il y a
J'ai pensé que la scène se passait autrefois. Aujourd'hui je crois que c'est encore pire mais pas seulement dans les campagnes, hélas (les cités...)
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De l'Air ! · il y a
Se connaissant depuis l'enfance, on a le sentiment que Maria redoutait cette attaque probable et que ce terrible jour arrivant, elle subit presque en silence cette monstruosité, totalement désarmée, comme l'agneau qui, indubitablement, rencontre le loup. L'horreur du viol programmé. Sec et prenant comme du Giono.
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour l'allusion à Giono...
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Jusyfa · il y a
Touché ! Presque coulé, beau et dur.
+5*****

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