Joseph, son fils

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

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Son cœur battait à tout rompre. Il venait de sonner à la grille de l’orphelinat, une cloche au bout d’une chaîne rouillée par les années de guerre. Le portail avait grincé, le père Victor avançait, une main longue et sèche tendue vers Adrien.
Le curé voulait le bien de ses ouailles mais il ne suffisait pas de récupérer un gamin comme on le fait d’un chiot abandonné sur le bord de la route, même si c’était souvent là qu’on les avait découverts, en pleurs, éperdus, prêts à suivre le premier venu en appelant leur mère. Les bombardements avaient saccagé bien des vies, brisant net les liens si nécessaires à la construction de l’être, fracassant les espoirs des jeunes emplis de promesses et la sagesse des anciens déboussolés par tant de conflits. Générations sacrifiées sur l’autel de la bêtise humaine.
Joseph était de ces petits trouvés sur le bas-côté d’un chemin. Il sanglotait, la morve au nez, tapi au fond du fossé sous le corps sans vie de sa mère quand un paysan qui passait par là, au milieu des décombres, dans la puanteur du sang et de la peur, avait entendu ses gémissements, nourrisson à peine sorti des langes. Il l’avait amené chez le père Victor, c’est ainsi qu’il nommait l’orphelinat. Le seul mot effrayait le vieil homme, élevé lui-même dans un de ces établissements lugubres, froids et sans âme.
Adrien, de retour de captivité, cinq longues années à travailler pour l’ennemi, recherchait son fils unique qu’il avait à peine eu le temps de prendre dans ses bras avant de partir pour le front. Pas un jour sans qu’il ne pense à sa jeune épouse et à Joseph. C’est ainsi qu’il avait tenu, affamé, dans la crasse des geôles ou sous la férule des uniformes, à imaginer les retrouvailles, la peau si douce de sa femme et le minois de sa progéniture entr’aperçu sous les dentelles.
Précédé du curé dont la soutane flottait dans le vent de novembre, Adrien traversa la cour d’un pas décidé. Les enfants semblaient étrangers à la bise qui cinglait leurs jambes nues, ils portaient des culottes courtes et de grandes chaussettes tombant sur leurs godillots, une cape de drap noir sur les épaules. Ils jouaient et couraient comme tous les enfants, une volée de moineaux, libres dans leur récréation. C’est le soir que tombent la peine, les larmes et les cauchemars. Pour l’heure les fées leur accordaient une trêve, une respiration exempte de malheur.
Au milieu de cette nuée mouvante, Adrien repéra un blondinet de cinq ou six ans, les joues rougies par la course, les yeux d’un bleu profond. Leurs regards se croisèrent, fugaces, l’enfant reprenait déjà son jeu, Adrien eut alors la certitude que c’était lui, Joseph, son fils, sa chair mêlée à la chair de son épouse défunte dans le plus pur des amours.
Le père Victor fit entrer Adrien dans son bureau qui sentait le cierge éteint, il lui montra une photo de Joseph prise quelques mois auparavant. L’homme reconnut les traits anguleux de sa lignée, et aussi la fossette droite de sa jeune femme quand elle souriait. Le curé avait déjà vu de ces élans du cœur, ces hommes et ces femmes prêts à tout pour chérir et bercer, câliner, embrasser et gâter le premier étourneau en souffrance. Il invita Adrien à la prudence, la déception serait cruelle et laisserait des traces irréversibles dans les deux camps.
Le dimanche, Adrien recevait Joseph dans sa maison, il avait installé une chambrette dans le petit bureau et se plaisait à lui enseigner les secrets de la forêt, l’art du jardinage et comment construire une cabane, il lui tenait la main en lui contant des histoires qui finissaient toujours bien. Joseph reconnaissait les objets qu’on lui présentait, les lieux qu’il visitait, lui qui n’avait que quelques mois quand il les avait quittés. Peut-être était-il convaincu, ou alors il faisait semblant, comment reprocher à un enfant d’espérer un havre tout à lui, quand il n’a connu que le souffle glacé du dortoir et le pain noir en partage.
Joseph s’émerveillait de chaque instant et Adrien savourait son émerveillement. Peut-être lui aussi était-il aveuglé par ce cadeau du ciel, il avait tant d’amour à offrir.
On commença à parler procédure d’adoption puisque la guerre avait rasé les preuves écrites de la parenté. L’état civil portait les stigmates des bombes, les papiers noircis de cendres s’entassaient sur des étagères branlantes. Puisqu’il en allait ainsi, on entreprit les démarches, c’était un temps où l’administration n’était pas pointilleuse.
À l’autre bout du village, un autre petit garçon coulait des jours heureux auprès d’une ouvrière à façon, elle gagnait leur pain en collant des boîtes de carton destinées aux chocolatiers de la grande ville. Lui aussi avait été trouvé dans un fossé le jour du carnage, quand une pluie de mitrailles s’était abattue sur la plaine, bébé effrayé à l’âge incertain. La brave femme, célibataire, l’avait accueilli dans sa modeste demeure, ils s’étaient habitués, puis aimés, l’un comblant de ses exigences les bras vides de l’autre, et le courage vint à lui manquer de déposer le garçon à l’orphelinat. Elle le chérissait comme s’il était sorti de son ventre alors qu’il était le vrai fils d’Adrien et de sa jeune épouse, mais personne n’en sut jamais rien. Encore une fois, les autorités n’étaient pas regardantes, chacun ayant à recoller les miettes d’une existence déliquescente.
Adrien finit par adopter Joseph, assuré qu’il était son fils unique et Joseph l’appelait Papa sans se poser de questions. Ils finirent par se ressembler vraiment, et dans les rues du bourg il arrivait aux deux garçons de se croiser, ils entamaient alors une partie de billes.
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