Johnny et la baby-sitter

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Tout petit déjà, parce que j'avais quand même, oui, enfin ça venait assez facilement. Les mots  [+]

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On lui aurait donné le bon Dieu sans confession, avec sa bouille ronde, ses yeux rieurs et ses tâches de rousseur. Mais depuis sa naissance, c'était plutôt un petit diable que les autres avaient vus : ses parents, d'abord. Ils l'avaient baptisé Johnny -en hommage à un rockeur anglais des années 80 qu'ils aimaient- ; puis ses professeurs, qui le renvoyaient fréquemment de la classe. Par chance, Johnny avait tout le temps cours au rez-de-chaussée. Sinon, plus d'une fois, il aurait goûté au saut de l'ange.

Qui d'autres, encore ? Ah, oui : sa baby-sitter, Katie, une étudiante de dix-neuf ans. Elle venait garder le jeune garçon de onze ans tous les vendredis soir, parce papa et maman -au demeurant aisés, petite bourgeoise londonienne- avaient décidé de se divertir dans les pubs de la capitale anglaise, pour oublier quelques heures tous les malheurs que leur faisait subir le chérubin.

C'était bien là le drame : ils avaient depuis longtemps renoncé à leur autorité et la chambre de Johnny conservait les traces de cette démission. Ce que l'enfant voulait, il l'avait. Résultat : la pièce où il passait le plus clair de son temps ressemblait au magasin Harrods au moment des fêtes de Noël. On ne pouvait pas avancer sans marcher sur un jouet. Quand il se couchait, le cher ange cassait parfois un robot électrique ou un dvd. Pas grave : le lendemain, papa et maman en rachetaient un autre.

Katie avait été embauchée parce que Mr and Mrs Chappell -les parents- lui avaient confié qu'il y avait « un léger problème avec ce garçon» et que « ce serait pas mal de faire quelque chose pour qu'il soit un tout petit moins capricieux ». L'étudiante avait rétorqué : « Donnez-lui une petite sœur et tout ira mieux ». Mr Chappell avait ri. Cet homme ne manquait ni d'argent, ni d'humour. « Je vous embauche. Si vous arrivez à éduquer Johnny, notre reconnaissance sera éternelle ».

Le premier soir, Katie fut accueillie avec des fleurs : « Je vais te pourrir la vie. Tu tiendras pas une heure !». Elle ne répondit rien, lui fit à manger -des pâtes à la carbonara- et se retira dans le salon avec un livre -une biographie du psychanalyste Sigmund Freud-. A peine s'était-elle assise dans le fauteuil qu'elle sentit un rire derrière son dos : elle se retourna et reçut une pluie de pâtes sur la tête. Dégoulinante, la jeune étudiante prit sur elle : il s'agissait là d'une période inévitable où l'enfant teste l'adulte qui s'occupe de lui. C'est ce qu'elle avait appris à la City University of London, où elle suivait les cours du département de psychologie. Sa raison lui commandait de ne pas s'énerver : elle l'avait lu dans un certain nombre de livres. "Face à l'enfant difficile, il faut regarder sa montre. Quand à 20 heures, les choses tournent mal, ça ne veut pas dire qu'à 20 heures 30 on ne profitera pas d'un bon téléfilm", avait écrit le Dr Parrots, pédopsychiatre qu'elle adorait.

Hélas, ce premier soir, Johnny se moqua bien de la patience de Katie. Il disposa d'elle comme il le voulut. Et quand les parents rentrèrent à minuit, ils ne trouvèrent pas immédiatement la baby-sitter. De toute façon, la trouver ne fut par leur première intention : Mrs Chappell, son manteau à peine accroché, s'était précipitée vers la chambre de son fils et l'avait vu endormi dans un monde enchanté où tout clignotait : jouets, posters de stars à la mode, écrans d'ordinateurs... Quant à Mr Chappell, il était resté dans le couloir pour téléphoner à son directeur-adjoint : il lui reprochait son absence de fermeté dans la gestion d'une transaction commerciale. Le père de Johnny, directeur d'une société de distribution informatique, savait se faire respecter quand les circonstances l'exigeaient.

Quelques coups tambourinés depuis une armoire manifestèrent la présence de Katie. Elle avait passé la moitié de la soirée, enfermée, entre les vestes de monsieur et les tailleurs de madame.

"Mais enfin, Katie, qu'est-ce que vous faites là ?"
- Ecoutez, dit la jeune étudiante, c'est un premier contact. Votre enfant est joueur. Mais nous allons faire plus ample connaissance la prochaine fois."

Mr et Mrs Chappell ne dirent rien. Ils donnèrent l'argent à la jeune femme qui s'éclipsa avec un lardon coincé dans le creux de son oreille.

Les semaines passèrent. Johnny martyrisait sa baby-sitter avec délectation, redoublant d'imagination pour lui gâcher l'existence.

On s'en doute : à l'école, le garçon racontait que ses parents lui avait offert le plus beau des cadeaux : « une cruche à qui on peut tout faire. Elle dit rien, t'as même pas idée que ça existe ! ». Son meilleur ami, James, n'en croyait pas ses yeux. A lui, Johnny racontait tout... et même qu'un jour il ne ferait plus de bêtises, suivrait des études brillantes et deviendrait un patron comme son père.

"Mais je peux venir avec toi, un soir ? Je voudrais la voir, cette fille !
- Pas de problème, tu passes vendredi prochain. »

Le jour dit, James se présenta chez Johnny. A Mr et Mrs Chappell, les deux enfants promirent d'être sages. Mais pour les enfants cette parole n'avait pas plus d'importance qu'un trombone oublié sur un bureau. Les parents aussitôt partis, ils se mirent à sauter dans tous les sens, tandis que Katie préparait des pancakes dans la cuisine.

A la fin de la soirée, stupéfait, le couple retrouva la jeune femme couverte de chatterton des pieds à la tête, allongée sur le lit conjugal, tandis que dans le salon résonnait un vieux tube des Fleetwood Mac.

C'en fut trop. Mr Chappell débarqua vert de rage dans la chambre de son fils qui dormait paisiblement, tandis que James tweetait sur son I-Phone. Il saisit le portable du gosse, lui flanqua un coup de pied aux fesses et le chassa de la maison. Quant à Johnny, il fut réveillé sans ménagement. Restée dans le couloir, Mrs Chappell saisit quelques bribes de mots : « pension », « semaine prochaine », « scandale ».

Lorsque la porte s'ouvrit enfin, Johnny pleurait pour la première fois de sa vie.
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Arlo G · il y a
Excellent TTC bien construit et agréable à lire, j'aime et vous avez le vote d'Arlo.
La finale de la matinale en cavale arrive à son terme le 29/12 à 11 heures.
Arlo vous invite à soutenir son poème "découverte de l’immensité". Merci à vous et bon après- midi.

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Miss Free · il y a
trop tard mais mon vote tout de même pour ce texte plein de sagesse pour les parents ;-)
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Christine Śmiejkowski · il y a
+1 - une fin bien méritée - le règne des enfants rois peut trouver des limites!
Si vous êtes curieux, vous pouvez lire mon texte: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/pudu-a-disparu-1 Christine