Jocou mon amour

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Curieuse, aimant écrire, j'essaie par ce moyen de médiatiser une situation nouvelle pour moi : le handicap... Juste pour informer, partager et faire vivre des moments agréables au lecteur que vous  [+]

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Lorsqu’on lit les indications des manuels de randonnée, celles-ci ne donnent vraiment pas envie !
« Au col de Seysse, il faudra vous armer de courage, la pente est très rude sur 1km (environ 45%) et rejoindre les prairies du Jocou, six heures de marche, 1050 m de dénivelé » : ce n’est pas pour moi, avec mes multiples handicaps, séquelles de ma dernière hémiplégie et autres chinoiseries dues à la maladie rare qui me poursuit...
J’en ai tellement bavé en salles de rééducation sur- équipées, pour réapprendre à marcher sans tomber : à me relever pour recommencer, et, retomber ! A cause de cette cochonnerie inexplicable, je serais tentée de ne plus vouloir marcher, plus jamais, de ne plus même vouloir respirer... mais, désormais, je sais qu’il y a ce genre de perspective dans la vie...
En effet, je me souviens vous m’aviez emmenée au plus près de la montagne, vous m’aviez indiqué où poser les pieds, les marmottes m’ont sifflée tout le long de la montée, je me serais bien imaginer comme un athlète du « Tour de France » à vélo. ..mais elles sont restées cachées, évidemment ! Auraient-elles eu peur de trop me distraire, et par là même, de me faire tomber ? Plus hardis et beaucoup moins attentionnés, les loups ont attaqué en plein jour sur le val d’en face. Les moutons « camouflés en petits cailloux blancs » se sont mis à courir dans tous les sens. Le berger qui les gardait, s’agitait comme un épouvantail en ombre chinoise sur la crête, en hurlant comme un forcené pour faire fuir les loups qui attaquaient en bande : tableau irréaliste qu’il m’a été difficile de comprendre immédiatement. Je ne connaissais que « les loups en théorie » et ceux des plaines urbaines !
Sauvagerie de la nature et bienveillance de ses habitants...l’Isère !

Reprenant ma route pour atteindre l’objectif, je ne me suis permise de me retourner qu’une fois en haut. Concentrée comme jamais auparavant afin de ne pas perdre mon équilibre et m’attendant à un « certain vertige », je pouvais voir le trajet parcouru et souffler enfin. Durant tout ce temps où absorbée uniquement sur l’endroit où poser mes pieds, j’avais coupé le chemin à toute sensation dans mon corps pour ne pas être perturbée, ne pas tomber, pour marcher, toujours marcher, au sifflement des marmottes et sous vos encouragements. Je m’étais appliquée. « Y arriver, tout faire, se concentrer pour y arriver, mobiliser le quadriceps, se concentrer sur la plante du pied, n’oublies pas ta cheville gauche... » : le leitmotiv qui obsède ma tête en kiné grondait en boucle dans ma tête, comme un sombre avertissement. Mais, là, au sommet, rattrapée par les émotions dans un tourbillon suffocant, j’étais hébétée, épuisée par l’ascension et sidérée par la vue.
Mon imagination s’est tout de suite emballée, transportée par cet horizon, ces sensations : le vertige dû à l’altitude, aux odeurs, à la peur, à l’explosion des couleurs : le dépaysement total, inqualifiable !
J’étais au-dessus des nuages mais les pieds sur le sol : j’ai vérifié aussitôt, et, plusieurs fois... (juste au cas où je serais « montée au ciel » définitivement, et, sans avertissement ni douleur, comme dans les films...). A mes pieds, la réalité dans toute sa majesté : un tapis étrange était déroulé, immense et délicate broderie parsemée de jaune, vert foncé, vert tendre et des cailloux blancs serpentant en escadrons çà et là, à flanc de mont. Ils m’ont fait penser à de vaillants et tout petits soldats qui s’engageraient en contre bas à ma suite... la rivière, tout en bas qui traversait, solitaire, l’espace resté vide à proximité de la bergerie : que de vie rassemblée ici !
Je n’avais jamais vu un tel tableau avant.
J’étais ailleurs, je n’étais plus moi : peut-être déjà au paradis ? Mais pourtant...si ! J’étais bien là, debout les pieds au sol ! Ils avaient même, où qu’ils se posent, des fleurs pour voisines : anémones, aster, pâquerettes, potentilles... je n’y croyais pas, j’’ai vérifié plusieurs fois et vous étiez avec moi ; souriants tous ! Des aigles passaient dans le ciel et nous étions juste au-dessous mais au-dessus des nuages...nous ne pouvions pas être tous morts en même temps, je ne me souvenais d’aucun choc et vous sembliez tellement en vie... tous.

Nous étions tous en vie au Jocou !

Soulagée, je me suis enfin permise de respirer à plein poumons : là, étrange sensation, sortant de mon état de sidération pour goûter à la vie ! « Le bon air des Alpes » n’est pas une légende. Mes poumons brulaient mais je vivais, enfin ! Après ces mois, ces années de soins en milieu artificiel et limité, je respirais dans de l’oxygène pur des montagnes en milieu naturel et je savais, je sentais, que je vivais toujours ! Je respirais à m’étouffer, mes poumons brulaient... comme une torche de vie retrouvée, mais pas encore domptée...
Bon d’accord, cet exploit sous votre vigilance bienveillante m’a valu une tendinite pour chaque hanche à mon retour sur le plancher des vaches, et, la découverte d’autres engins de torture chez le kiné... mais ces sensations, ces surprises du retour à la vie dans chaque parcelle de mon être, la mémoire de mon corps ne les oubliera jamais !
Lorsque je continue d’en baver ici-bas, et, lorsque je suis harcelée par le désespoir, ma cervelle et mon corps réveillent ces sensations pour me motiver, me rappeler que je suis en vie, pour m’aider à me battre : « Jocou mon Amour », je t’appelle au secours !

« J » comme « joie partagée »
« O » comme « oh, que cela fait bizarre d’être sur terre au-dessus des nuages »
« C » comme « ce n’est pas possible qu’un loup attaque des moutons en plein jour ! »
« O » comme : « oh, je ne me réveillerais jamais de ce rêve où j’avais les pieds sur terre et la tête au-dessus des nuages »
« U » comme « Unique instant, unique expérience, que je veux garder pour toujours dans mes souvenirs de l’Isère ! »

Isère, département de dame nature et d’habitants si bienveillants, si tu redonnais le goût de la vie à toutes les personnes qui le perdent, de la vie et de la joie tu serais le geyser, la joaillère de nos existences...

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49 voix

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Keyvan Sayar · il y a
Bravo pour ce texte
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De margotin · il y a
Toutes mes voix.
Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en au grand prix du manuscrit 2020.
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Pour lire l'extrait de mon nouveau recueil de poèmes et sur j'aime pour connecter, puis sur j'aime à nouveau si vous voulez le soutenir au grand prix de la journée du manuscrit. Merci beaucoup
Salutations chaleureuses

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Fleur A. · il y a
Toutes mes voix pour ce très beau texte émouvant
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Martine Gontard-pelloux · il y a
Bravo Véronique pour ta persévérance et ce beau texte plein d'émotion et si vrai !
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Martine Gontard-pelloux · il y a
Bravo Véronique, quel beau texte plein d'émotion et si vrai !
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Mireille Bosq · il y a
"La joaillere de nos existences" pour cette seule formule, vous avez mon enthousiasme et mes voix. Bravo.
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M. Iraje · il y a
Une " résurrection " qui donne à ma journée un air de fête ... !
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Birgine · il y a
Très beau texte, tu as fait preuve de courage, d'humilité et tu as su transmettre de la poésie face à cette beauté naturelle qui entoure le Trièves ! faut la mériter cette montagne, belle leçon de vie....
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Tnomreg Germont · il y a
Magnifique ! Courage et merci de nous avoir partagé ces moments de lutte - mes 5 voix Madame
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre qui évoque avec tant de passion l'engouement pour la montagne ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est également en compétition pour le Prix Short Paysages –Isère 2020. Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux