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Jeudi soir, c'est potage tomate vermicelle

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Isabelle Lambin

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En compétition

Bon sang, jeudi ! Nous étions déjà jeudi soir ! Aucun doute là-dessus. Avec Jeanine, aucune possibilité de se tromper. Enfermez-moi dans une pièce sans fenêtre, sans calendrier, sans montre ni journal, je pourrai vous dire le jour que l’on est grâce à Jeanine. Ma femme est réglée comme du papier à musique. Cinquante-quatre ans que ça dure. Inébranlable. Tout est pesé, mesuré, millimétré. « Dans la vie, faut être organisé ! » C’est le credo de ma Jeanine. Plus aucune chance que ça change. Pourtant, elle aurait pu essayer. Faire un petit effort. Modifier quelques petites choses ici et là. Mais non, trop rigide la Jeanine. Alors inutile de froncer les sourcils ou de faire la grimace, à chaque jour son planning, à chaque repas son plat. Lundi matin : les courses et au dîner c’est purée de pommes de terre et saucisses. Le mardi midi, c’est gratin de chou-fleur et lessives l’après-midi. Pour le déjeuner du mercredi, j’ai droit à des tomates farcies puis Jeanine passe une bonne partie de l’après-midi à repasser. Et le jeudi soir, c’est potage de tomate vermicelle. C’est immuable.

J’ai bien tenté de me rebeller. C’était il y a quelques années. Je commençais à m’essouffler dans cette routine – les enfants avaient quitté le nid depuis belle lurette et je m’ennuyais ferme à tourner en rond dans mes journées de retraité sans cesse répétées. J’avais envie d’imprévu. Mais ma femme, cette tête de mule, n’a rien voulu entendre.
— Pourquoi qu’on ferait pas les courses le mardi ? Et puis tu pourrais pas faire autre chose à la place des tomates farcies ? J’les digère pas, tu sais bien.
Misère, qu’est-ce que j’avais pas dit là ! Jeanine a démarré au quart de tour.
— Mais t’y penses pas ! Et quand c’est ti qu’j’vais faire mes lessives ? Tu vas pas bien mon pauvre Norbert ! Et pour les repas, c’est pas possible. J’peux pas tout changer comme ça ! Comme-ci qu’j’avais qu’ça à faire ! m’a-t-elle rétorqué en tapant du poing sur deux feuilles de journal – une c’est pas assez et trois, c’est du gâchis, selon Jeanine – couvertes d’épluchures de légumes. Je vois encore les pelures de carottes, d’oignons, de poireaux, de navets et de pommes de terre sursauter sous les coups répétés de ma femme.
— Calme-toi ma biche, c’était juste une idée comme ça, je lui ai répondu en m’épongeant le front avec mon mouchoir à carreaux.
— Ouais, a-t-elle grogné, j'espère bien !
Je me suis levé d’un bond, j’ai attrapé une pleine poignée d’épluchures et je l'ai fourrée dans le gosier de Jeanine. Elle continuait d’essayer de crier, mais à chaque tentative c’était des gerbes de peaux de légumes qui sortaient de sa bouche. Je me suis mis à rire.
— Mais c’est que tu te fous de moi, ma parole !
Les vociférations de Jeanine m’ont sorti de ma rêverie. J’étais toujours là, assis en face d’elle, comme un pauvre con. J’ai pas répondu. Valait mieux pas. Si je porte des slips, pas de doute, Jeanine porte la culotte. Mais bon, j’aime pas les conflits alors j’ai pris la poudre d’escampette. J’ai enfilé ma veste et je suis sorti. « N’oublie pas la poubelle ! » j’ai entendu derrière moi. Vendredi, on était vendredi, le jour du pot-au-feu et des poubelles ! Elle perd pas le nord la Jeanine !

Et ce soir, comme tous les jeudis soirs depuis cinquante-quatre ans, je suis devant mon assiette de potage tomate vermicelle. J’y ai à peine jeté un œil. Je suis d’humeur bougonne. Je repense à mes jeunes années. Je me rêvais pilote de ligne ou archéologue. J’avais envie d’aventures, de découvrir le monde, de bourlinguer sans me soucier du lendemain. Mais la vie en a décidé autrement. J’ai rencontré Jeanine au bal du Quatorze Juillet. J’avais tout juste dix-sept ans, elle, seize. Et puis le truc classique. Jeanine s’est retrouvée enceinte et en bon gars je l’ai épousée.
— Ça va refroidir. Mange, tu rêvasseras plus tard, m’a lancé ma femme.
— J’peux manger à mon rythme ? j’ai demandé, agacé.
J’ai soupiré et mon dos s’est voûté un peu plus. D’un air distrait, j’ai plongé ma cuillère dans le potage.
— Qu’est-ce que t’as c’soir ?
— Rien. Mais c’est quoi ça ? Il est où mon vermicelle ? Des pâtes alphabet ! Tu m’as mis des pâtes alphabet !
— T’énerve pas, Norbert. Tu vas pas t’mettre la rate au court-bouillon pour si peu. J’l’avais pourtant noté sur la liste des courses, je t’assure ! J’me revois l’écrire : V-E-R-M-I-C-E-L-L-E. J’comprends pas c’qui s’est passé. Du coup, ch’uis allée voir la voisine et figure-toi qu’elle n’a même pas de vermicelle ! Enfin, c’est ce qu’elle m’a dit. Tout ça pour m’refiler ses pâtes alphabet, si tu veux mon avis ! J’te jure les gens sont d’un sans gêne ! Mais t’inquiète pas mon Bébert, si tu veux, dès demain, on ira faire les courses.
— Demain ? Tu plaisantes ! J’ai belote avec les copains. Pas question d’y déroger. Les courses attendront lundi.
Du changement, je veux bien, mais on ne touche pas à mes parties de cartes avec les copains, ni à mes pâtes vermicelle dans ma soupe à la tomate, non mais !

PRIX

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CLASSEMENT Très très courts

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Jusyfa · il y a
ça doit être ça qu'on appelle " la soupe à la grimace " ? Bel humour Isa *****
Julien.

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Hany · il y a
Super histoire ! Et oui, la routine n'est pas facile ! voilà mon récit, si le coeur vous en dit, https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apres-les-oeuvres-de-lily
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Pour ce magnifique texte, je vous donne mes 3 voix et vous invite à lire et soutenir le mien dans la catégorie " nouvelle "
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Felix CULPA · il y a
Un texte drôle dans lequel on apprend comment faire taire une femme avec des épluchures ! Mes trois voix et le plaisir de vous lire à nouveau Isabelle !
Vous avez porté mon texte en finale, merci si vous le souhaitez de confirmer votre choix !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apparition-disparition

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AKM · il y a
Mes 3 voix !
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci

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Firmin Kouadio · il y a
Mes voix***
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ANVY · il y a
Histoire qui m'a fait sourire - Mes voix
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Isabelle Lambin · il y a
Merci ANVY 🙂
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Fabi_lemg · il y a
Ah! La routine, ça rassure! Merci de cette lecture à la fois amusante et qui donne à réfléchir :-)
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Fabi 🙂
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Flip · il y a
Toujours aussi subtile Isabelle. Le changement, c'est maintenant ! Bravo pour l'ambiance et le réalisme de cette saynète. Il ne me reste plus qu'à trouver la femme idéale : celle qui change comme ça m'arrange...
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Isabelle Lambin · il y a
Ah ah ah, l'espoir fait vivre, Flip ! Mais, dis-moi, si tu trouves la perle rare, tu es prêt toi aussi à changer quand ça l'arrange ? 😉
Merci ! 🙂

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Flip · il y a
Bien sûr que non ! C'est le principe de la femme idéale ! Mais à défaut, je me contenterai d'une simple femme et je ferai de mon mieux...
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Thierry Dellac · il y a
Ah Izzie ! C'est si bon qu'on en mangerait...
Bizzz

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Isabelle Lambin · il y a
Ah mais oui, dépêche-toi avant que ce ne soit froid ! 😄😉
Merci Thierry
Je suis passée voir si tu avais participé à la matinale, mais non. Pas envie de revenir partager quelques-uns de tes poèmes ici ?
Bises Thierry

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