Jeu, set et biscotte au brie

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Image de Printemps 2016

En milieu d’après-midi, mon épouse s’était retranchée dans notre chambre afin de profiter de son état dépressif latent (unipolaire, non traité). Je la soutenais, a priori. Je respecte les libertés individuelles et le droit à la mélancolie. Je n’avais donc rien tenté pour la soustraire à sa retraite cénobite. De temps à autre, je pouvais entendre quelques sanglots importuns, pollution sonore que la retransmission d’une finale de Roland-Garros parvenait tout de même à couvrir raisonnablement.
Mon estomac, lui, organe d’une ponctualité intransigeante, se manifesta vers 20 h 15. Ma femme semblait toujours plongée dans un spleen incompatible avec la préparation (sinon amoureuse, au moins habile) de notre rôti de porc dominical.
Notre couple était en danger. Surtout le mien.
Je m’arrachai donc du canapé et collai l’oreille à la porte qui nous séparait, le cordon-bleu déprimé et moi. Ça chialait encore.
J’entrai sans frapper.
— Chérie. Écoute-moi bien. Il faut que tu réagisses, maintenant ! Tu ne peux pas continuer à te morfondre alors que tu n’as rien avalé depuis des heures.
Premier service, pleine ligne. J’étais bien en jambes.
Toutefois, le retour de ma femme ne fut pas maladroit non plus.
— Si tu penses que j’ai la tête à manger…
Ce serait moins facile que prévu. J’allais devoir hausser mon volume de jeu, sous peine de sandwich à la mousse de canard, accompagné d’un morceau de camembert.
Mais avions-nous seulement du pain ?
— Très bien… Je comprends parfaitement que tu ne sois pas dans ton assiette. Tout ce que j’essaie de te dire, c’est qu’on pourrait en parler, de manière constructive, autour d’un bon repas.
Subtil, convivial, empathique : 30-15.
— Mais on n’a plus rien à se dire ! T’es un foutu salaud.
Montée au filet, volée de revers, contre-pied : trois balles de break.
Redressée sur le lit, elle me dévisageait effrontément. Son nez était obstrué, et ses yeux trahissaient une violente hystérie.
Faisant abstraction de sa déchéance physique, je me jetai dans le deuxième set avec la détermination des grands champions :
— Je t’aime, mais je vais compter jusqu’à dix, OK ? Si tu ne décolles pas tes fesses de ce lit, je ne réponds plus de rien.
Ma balle fut jugée out. Je n’avais aucune idée de ce qu’il conviendrait de faire au terme de cet absurde ultimatum.
Étonnement, elle s’exécuta sans broncher. Je salivais déjà. Si tout se passait selon le plan, nous pourrions nous mettre à table avant 21 heures, et profiter ainsi d’un grand moment de cinéma.
Imprévisible, néanmoins, ma femme tira un tabouret, s’y percha sans aucune grâce et entreprit de descendre sa valise en carton du haut de l’armoire.
— Dis-moi, Linda de Suza, quel est ton projet ?
— Mon projet ? Je me tire d’ici. Voilà.
— Le ventre vide ?
On s’orientait vers un tie-break décisif.
Elle me lança un chandelier au visage. J’esquivai avec souplesse. La trajectoire tendue du candélabre rococo percuta le cadre de mauvais goût qui emprisonnait notre photo de mariage. Le coup me sembla vulgairement téléphoné, mais je m’abstins de le faire remarquer à la furie détestable qui me servait d’épouse. D’autant plus qu’elle s’avançait à présent en brandissant une de mes raquettes de tennis.
— Je ne suis pas d’humeur à disputer un double, fis-je remarquer.
— Fous le camp d’ici immédiatement, conseilla-t-elle.
Femme, étrangeté évanescente, méditai-je. Huit ans de docilité exemplaire remise en cause en un après-midi.
Fuyant aussi vite que possible cette marâtre exaspérée et potentiellement homicide, je rampai vers la cuisine et m’y préparai l’en-cas du désespoir (une biscotte au brie). Puis je repris place au salon, mon ordinateur portable sur les genoux.

Sept euros cinquante. Les enchères n’allaient pas bon train. Pourtant, je n’avais pas mis de photo. C’était vraiment idiot de m’être brouillé avec Estelle pour une somme pareille.
Elle était tombée sur l’annonce par hasard, ce matin. J’avais oublié de fermer ma session eBay.

Vends femme 35 ans, parfait état de marche. Très peu servi. Excellente cuisinière. Accessoires fournis. Papiers en règle. Entretien minimum. Jamais malade. Cause voyage à l’étranger.

Il s’agissait d’une plaisanterie, bien entendu. Je n’avais aucune intention de quitter le pays.

Le film commença. Dans la chambre, j’entendis encore Estelle s’animer un moment. Enfin, la porte de l’appartement claqua. Le calme reprit ses droits.
Je supprimai l’annonce passée sur le site d’enchères, n’ayant plus rien à troquer. Je mis les pieds sur la table et sombrai sans délai dans une rêverie exotique.

Je ne suis pas homme à m’en faire pour une poignée d’euros.

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Daniel FAUQUENOT · il y a
Je n'aime pas, j'adore! Bravo!
"Notre couple était en danger. Surtout le mien." Cette unique phrase résume bien de nombreuses situations!

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Françoise Desvigne · il y a
J'adore !
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Annie Legras · il y a
Innovant , cruel, avec un personnage parfaitement odieux !
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Isa. C · il y a
Mais j'adore!!! ❤❤❤❤
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Aurélie Gloux · il y a
Le titre promettait un texte délirant. Je me suis régalée...à défaut de votre narrateur.
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Olivia Venner · il y a
J'adore le style, j'adore l'humour... c'est brillant !
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Fabienne BF · il y a
arrivée par hasard sur cette histoire ... j'aime votre humour décalé !
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Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Arnaud M. · il y a
Je dois bien avouer que j en ai strictement rien à secouer mais reste toi même, change rien et surveille ta consommation de sucre.
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Stéphane Sogsine · il y a
Excellentissime
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Emily · il y a
Quelle belle découverte! j'adore le ton! j'adore tout court! bravo bravo bravo!!+++

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